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SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 2

Fiction : SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 2 sur Quatre Sans Quatre

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SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 2

une nouvelle de Dance Flore & Psycho-Pat


Le réalisateur, l’acteur, le musicien et sa chanteuse qui est venue les rejoindre présentent ce pour quoi ils sont là, film, pièce ou album récemment sortis, font leur promo avec talent pour le comédien, un peu moins pour les autres, visiblement peu habitués à l’exercice. Pas des bons clients et le public, distrait, n’applaudit pas autant que le souhaite Truquet qui redouble de bons mots et de plaisanteries afin de réchauffer l’atmosphère. Il faut que les images montrent des gens jeunes, heureux, riant à pleine gorge, battant des mains, en pleine connivence avec l’animateur… l’image du bonheur selon la télévision. Les chauffeurs de salle se démènent pour que la température monte.

Arnaud est comme absent, il se replie tout au fond de lui pour ne pas subir les lumières, la chaleur, le public dans son dos. Il anticipe ce qu’il va dire, ce que Truquet pourrait lui poser comme questions, ne pas se laisser prendre à l’improviste, rester concentré. Rien ne doit le distraire de son objectif.

- Et, enfin, avant d’accueillir notre invité politique, Arnaud Delaitre, qui vient nous présenter son ouvrage, co-écrit avec Jean-Louis Maret : Désert d’acier. Nous y reviendrons bien sûr tout à l’heure, mais je voulais vous demander avant tout si ce livre est un témoignage ou si, parfois, ici ou là, vous avez glissé quelques passages romancés pour le rendre plus attractif, plus vendeur ? Parce que la vie dans les aciéries, hein, ça peut manquer de piquant !

Tout va bien, il s’y attendait à celle-là, ils en étaient sûrs avec Jean-Louis que personne n’allait les croire.

- Oui, malheureusement, tout ce qui y est relaté est véridique. Des faits, ma réalité, et encore. On a pas pu tout dire, pas ce qui était trop personnel. On peut jamais tout dire vraiment…
- Pourquoi donc ? Votre co-auteur est journaliste, il doit avoir l’habitude d’aller au fond de ses sujets, non ? insiste Truquet.
- On ne peut pas étaler les conséquences de ce qu’on subit sur la vie privée des copains , vous pouvez pas vous imaginer, vous, d’ici. On veut pas se mettre en vitrine non plus…

Bon, ça va, sa voix est posée, presque assurée, il s’en est pas trop mal tiré, juge-t-il, un peu rasséréné. Truquet, sautant d’un sujet à l’autre, lui coupe la parole et commence son blabla sur Plantard, l’homme du nouveau président élu, le renouveau annoncé, celui qui a su dépasser les clivages partisans, reléguant les anciens partis aux oubliettes de l’histoire dans une glorieuse marche en avant.

Costard impeccable, sourire éblouissant, le porte-parole du gouvernement fait son entrée sous un tonnerre d’applaudissements, encouragé par les chauffeurs de salle. D’une poigne ferme, il serre la main à toutes les personnes présentes sur le plateau, on le croirait en campagne électorale, pense Arnaud, un représentant dans un hall d’expo de bagnoles d’occaz’ qui flaire le pigeon. Il n’a jamais pu le sentir, ce mec qui a, comme les autres, trahi toutes ses anciennes convictions pour prendre opportunément le bon wagon et s’emploie depuis lors à déposer des tapis de pétales de roses sous les pieds des actionnaires rapaces. Pour lui, Arnaud et ses collègues ne sont qu’un sparadrap pénible, une anecdote qu’il faut supporter, le temps que l’agonie fasse son oeuvre et que l’on puisse passer à autre chose de plus intéressant, comme faire venir les traders de Londres ou faire exploser les protections des travailleurs de notre pays pour laisser les mains libres de licencier sans contraintes inopportunes à ses amis du CAC40.

Avec la suffisance de ceux qui sont guidés par le mépris de la souffrance des autres, il fait son show, phrases alambiquées qui peuvent signifier tout et son contraire, illustrées d’exemples soigneusement choisis et, souvent, parcellaires. Il vend sa soupe aux deux chroniqueurs qui paraissent sous le charme et qui évitent de le pousser dans ses derniers retranchements ou de pointer les énormes contradictions que cachent les “en même temps” placés là pour permettre de prendre ce que l’on veut de son discours. “En même temps” oui et “en même temps” non, ainsi que “en même temps” peut-être, pour faire bonne mesure.
Sourire de chacal et baume apaisant de chiffres absurdes vidés de leur substance pour faire passer le tout, du sucre dans de l’huile de foie de morue. Rien à faire, même en édulcorant au maximum, Arnaud trouve la potion imbuvable. Il est inquiet pour son pays livré à une bande de marionnettes incapables passant leur temps à faire de la com’ devant les caméras pour amuser les gogos pendant qu’ils bradent les acquis sociaux à une poignée de vautours qui tirent les ficelles dans l’ombre.

Arnaud n’écoute plus, il en a sa claque, c’est tellement vide qu’il en oublie sa trouille d’être là. Du vent et de l’image, rien qui le passionne. Soudain il entend son nom prononcé par Truquet. Il regarde avec intérêt les techniciens, tout le travail de ceux dont il voit défiler les noms très vite à la fin d’une émission comme celle-ci. Impressionnant le nombre de personnes qui la font, en fait, dont il ne serait pas possible de se passer et qu’on ne voit jamais.

- Vous avez lu le livre d’Arnaud Delaitre ? Son témoignage sur le quotidien des ouvriers pendant que les plans sociaux s’amoncellent ? demande Truquet
- Pas encore mais je le ferai avec attention…, assure Plantard, sourire chaleureux à l’appui.
- Je vous le donne, alors. Vous voyez Arnaud, on fait votre promotion ! Mais que lui diriez-vous pour le rassurer ? Qu’est-ce qui va changer avec votre équipe et qui améliorera le sort de ceux qui subissent les mutations économiques ?
- D’oser, encore et encore, oser entreprendre, que tout est possible, qu’il faut rêver sa réussite avant de l’accomplir. Une entreprise ferme, il faut en créer cent autres, les faire prospérer, le gouvernement mettra tout en oeuvre pour aider les initiatives créatrices de richesses…. Le visage est sérieux, le ton ferme, c’est la doxa officielle qu’il faut marteler.
- Et vous en pensez quoi, vous, Arnaud Delaitre ? Truquet se tourne soudain vers lui, la caméra suit son mouvment.
Pris au dépourvu, aiguillonné par la colère que lui inspire ce petit couplet à la gloire des start-ups, il se lance :
- Que c’est n’importe quoi, de la poudre aux yeux pour masquer que nous allons encore payer le prix fort pour leurs magouilles, répond-il du tac au tac, sans se démonter.
Comment l’audace lui est-elle venue, il n’en sait rien. Mais là, face à ce type, il est impossible de se laisser faire, de ne pas dire les choses telles qu’il les pense.
- De la poudre de perlimpinpin, c’est ça ? dit Truquet dans un grand rire.
- Je ne peux pas vous laisser dire ça ! s’insurge Plantard.
- Non, vous ne pouvez jamais nous laisser rien dire, renchérit Arnaud. Vous avez tous les pouvoirs et tous les droits, nous, juste celui de crever sans faire de bruit. Créer une entreprise, une start-up ? Avec quoi ? On peut déjà à peine rembourser la banque pour nos maisons qui ne valent plus un clou puisqu’il n’y a pas de boulot dans la région, nos bagnoles ou le crédit pris pour la nouvelle machine à laver. Vous croyez que le banquier nous attend pour nous prêter de quoi monter une société ? Moi, je dirais qu’il attend plutôt que vous ayez fini de détruire nos protections pour nous expulser… Arnaud s’entend parler, il n’en revient pas d’être capable de ne pas bafouiller face à Plantard. Merde, la caméra, il a complètement oublié de la regarder. Il entend quelques applaudissements dans le public, derrière lui.
- Mais non, voyons, nous nous sommes engagés à protéger les plus pauvres et les employés qui devront se reconvertir. La formation est essentielle…, assure Plantard d’une voix mielleuse.
- Bien sûr, à cinquante-cinq ou cinquante-huit ans, les gars vont se reconvertir, monter une boîte d’avenir et rouler en Porsche, vous nous prenez vraiment pour des abrutis ! Même les retraités, vous allez les piller pour faire des cadeaux à vos amis ! Malgré lui, malgré tout ce qu’il se promet depuis qu’il sait qu’il va participer à cette émission, Arnaud lève la voix, se met à faire des gestes avec les mains, sue à grosses gouttes...
- Allons, allons, calme Truquet, je vois que le débat est loin d’être clos, revenons plutôt à votre politique culturelle, monsieur Plantard…

Arnaud est hors de lui, il tripote machinalement le triangle rouge qui orne sa veste, attrape le verre d’eau mis à sa disposition, en boit une gorgée. Il remarque Lauriane Gauthier, la journaliste-chroniqueuse de l’émission qui le lorgne du coin de l’oeil, choquée de son crime de lèse-majesté. L’autre, Jean Toit plaisante avec Plantard sur le souffle frais que fait passer sur la politique les nouveaux visages, tout en ronds-de-jambes et connivence. Il perçoit la voix de l’acteur lui glisser un bravo discret. Il se tourne vers lui et lui sourit, mal à l’aise, inquiet d’avoir été on ne peut plus maladroit, de s’être aliéné les bonnes volontés, d’avoir fait une grossière erreur. Il n’écoute que d’une oreille le bla-bla politicien que Plantard déroule avec l’aisance de ceux qui connaissent leur texte par coeur, qui n’ont donc aucun besoin de réfléchir et qui peuvent se concentrer sur leur jeu de scène.

Ce type l’insupporte. Il entend vaguement parler de politique culturelle, d’offre diversifiée, de soutenir la création artistique, de donner à chacun la possibilité de s’ouvrir au spectacle vivant… Chez lui, pour aller au théâtre, il faut faire 45 kilomètres. Il y a un cinéma, c’est vrai, une vieille salle qui subsiste dans sa ville, ils y allaient parfois pour faire plaisir aux enfants mais c’est devenu cher aussi, maintenant.

C’est le moment de faire une petite pause, de se rafraîchir, de se dégourdir les jambes et de se détendre un peu. C’est très long, ces enregistrements, Arnaud est heureux de pouvoir se lever et faire quelques pas, il pense téléphoner à Marianne, mais il est vite abordé par Truquet :
- Arnaud, très belle répartie ! Vous m’impressionnez !
Étonné et mal à l’aise, Arnaud ne sait pas quoi répondre à Truquet qui lui sourit et lui dit en regardant le dos de Plantard occupé à parler avec Toit et Gauthier :
- Un sacré beau parleur, avec vous deux on tient le match de la soirée ! Ca va faire le buzz, ce petit échange, j’adore ! C’est le but de l’émission, amener à se rencontrer et à discuter ceux qui n’en auraient jamais l’occasion, autrement. Je crois beaucoup à la vertu démocratique de la télévision, un vrai espace de liberté ! Non ? Vous ne croyez pas ? En tous cas bravo pour votre livre et à tout à l’heure !

Il s’éloigne, laissant Arnaud seul, incapable de décider de ce qu’il ressent. Fier d’être là, d’être complimenté et aussi encore agacé par les interventions de Plantard. Les autres invités papotent, un verre à la main, la bouche pleine, pendant que les maquilleuses rectifient les coiffures et les maquillages, à la va-vite, comme elles le peuvent, tâchant de les déranger le moins possible. Arnaud, malgré le regard amical du comédien, se sent incapable de se mêler à eux et va aux toilettes, histoire de se donner une contenance. Là, il a la surprise de retrouver Plantard qui se lave les mains. L’homme croise son regard dans le miroir, hausse un sourcil et lui décoche un grand sourire, sa spécialité manifestement.

- C’est sympa, ce plateau, n’est-ce pas ? J’ai oublié votre nom, excusez-moi ?
- Delaitre, Arnaud Delaitre.
- Ah mais oui ! C’est bien Arnaud, vous permettez que je vous appelle Arnaud, n’est-ce pas ? Oui c’est bien de venir parler de nos régions, hein, c’est important, on doit convaincre tout le monde, même au fin fond de la province ! Allez, bonne soirée, ajoute-t-il avec un clin d’oeil.

Retour en plateau, Truquet reprend le fil de l’émission, brèves et blagues, quelques interventions calibrées de ses comparses. Arnaud n’écoute pas. Il est troublé et s’en veut de n’avoir rien su répondre à Plantard. C’était le moment où jamais. Une occasion en or.
Plongé dans ses pensées, il revient à lui quand Truquet annonce :
- Maintenant, notre invité qui grogne beaucoup, un fort en gueule de l’Est, un pro des manif et des débrayages : Arnaud Delaitre !
Arnaud entend les applaudissements, sent l’anxiété monter en flèche, ça fait des heures qu’il patiente et merde, c’est à lui.
- Votre livre, Désert d’acier, co-écrit avec un journaliste de la Voix de l’Est, Jean-Louis Maret , est un témoignage sur la vie dans les aciéries de votre région. Vous êtes vous-même ouvrier dans une aciérie, embauché à 16 ans, comme la plupart des hommes de votre famille, c’est bien ça ?
- C’est ça, on n’a pas trop le choix, dans la région. C’est pas vraiment…
- Je crois que Jean Toit a une question à vous poser, n’est-ce pas ?
- Oui, j’ai lu attentivement le livre et je suis un peu atterré, je dois l’avouer. J’ai eu l’impression d’être revenu au dix-neuvième siècle. Le monde que vous décrivez n’existe plus, le Naturalisme, c’était bon du temps des forçats et de la révolution industrielle, mais aujourd’hui, franchement, à qui voulez-vous faire croire en cet autoritarisme abrupt, alors même que tous les partenaires sociaux, exceptée votre centrale syndicale, louent les avancées du dialogue social ? Parce que, soyons clairs, c’est bien votre thèse, que rien n’a changé et que vous êtes encore pratiquement réduits en esclavage. Malgré Staline et les cent millions de morts, vous nous ressortez les vieilles lunes communistes de Grand Soir et d’émancipation par la spoliation des possédants, c’est bien cela ?
- Mais non, pas du tout, enfin oui, mais...
- Vous dites que vous avez vu pas mal de vos copains mourir, c’est terrible, ça, intervient Lauriane, qui revient à la table après un énième raccord maquillage. Vous accusez votre patron de ne pas obéir aux règles de sécurité ? C’est une accusation lourde, il me semble, non ? Vous y travaillez toujours ? Vous avez peur ? Comment vous expliquez que vous n’êtes pas blessé ? Vous ne prenez pas de risques ? Ou ce sont vos copains qui ont été imprudents ?
- Je n’accuse personne, je dis juste que c’est un métier dur et que oui, les accidents du travail s’y multiplient avec l’augmentation des cadences, les pressions de l’encadrement, le chantage permanent à l’emploi c’est vrai. Il faut veiller à améliorer les conditions de travail, bien sûr. J’ai eu de la chance, je crois. Justement, c’est pour ça que je veux témoigner, il ne reste que moi pour le faire ! Pour en revenir à la question précédente…
- Oui, j’ai bien vu qu’elle vous gênait, je n’ai pas eu de réponse du tout, assène Toit.
- Je vais vous répondre, ne vous inquiétez pas…
- Je ne suis pas inquiet, j’observe juste que certaines interrogations vous mettent mal à l’aise. Vous dénoncez tout un secteur d’activité qui a nourri votre région depuis des décennies sans admettre que la concurrence mondiale ne permet plus de maintenir cette production dans notre pays. Ce qui manque vraiment…
- Justement, j’allais y venir…
- Attendez, je ne vous ai pas interrompu, je veux juste finir ma question. Ce qui manque vraiment, disais-je, dans cet ouvrage, c’est une analyse de fond, vous empilez les reproches mais sans tenir compte des réalités, c’est une vision militante de la réalité, pas un témoignage neutre comme vous essayez de le faire croire.
- Je n’essaie pas de faire croire quoi que ce soit, j’apporte juste ma voix...
- Et de la voix, vous en avez ! renchérit Truquet ! On a retrouvé une image d’archive où l’on vous voit pendant une grève ! C’était en 2005, sur le site où vous travaillez toujours, c’est bien ça ?

Sur un signe de Truquet, on lance une archive dans laquelle il figure effectivement, lui et plusieurs de ses potes. Ca lui fiche un coup de les voir, riant, combatifs, énergiques. Il se souvient parfaitement de cette grève, une longue grève encore une fois pour la sécurité et l’emploi. Moins d’embauches, plus de taf pour chacun, des cadences plus élevées, une rentabilité toujours supérieure à n’importe quel prix. On les voit se rassembler autour des feux, des pancartes, des bannières bien en vue. Leurs femmes les ont rejoints parfois, c’est un mouvement qui s’installe, sans violence mais chacun sait qu’il ne faut rien lâcher. Gilles est là aussi. Et, à l’arrivée du patron, les voilà qui hurlent leurs mots d’ordre et leurs revendications. La confrontation est brève, le patron et le DRH, dans leurs costards chicos, ne veulent pas parler. Arnaud leur lance :
- On restera là tant que vous ne céderez pas, on en a marre de ne rien obtenir de vous, vous devrez nous écouter.
La vidéo s’arrête, Arnaud est ému, il aurait voulu qu’on voie la suite, quand le patron a répondu :
- Vous vous fatiguerez les premiers, vous verrez. Là, on discutera. On se mettra vite d’accord.

- Alors Arnaud, vous êtes drôlement forts en négociations, parce que si mes renseignements sont bons, vous n’avez pas obtenu grand-chose ! rit Truquet. La foule s’esclaffe avec lui.
- Les feux, là, c’est pour les merguez ou quoi ? Ou c’est rituel, un truc cabalistique primitif, une offrande au dieu des aciéries ? C’est ce que je reprocherais principalement à votre livre, de rester bloqué sur des cartes postales d’un autre âge, mais ce n’est plus le reflet de notre monde. Bien sûr, vous vous attirez les sympathies, avec vos femmes qui vous apportent des pique-niques, c’est le Front populaire, on dirait la fête de l’Huma sans les chanteurs ! C’est peut-être aussi bien, remarquez !
Jean Toit a l’air ravi de son petit laïus. Arnaud encaisse le coup sans rien dire, la colère monte mais il se maîtrise encore.
- Vous avez l’impression de pouvoir obtenir quelque chose avec vos méthodes qu’il faut bien qualifier de ringardes ?

Toit revient à la charge. Il ne laisse pas une seconde de répit ni la moindre chance de répondre à Arnaud qui semble hésiter entre quitter le plateau ou lui balancer une droite. La caméra ne le quitte pas de l’oeil, il faut capter et enregistrer le moindre battement de cil, la moindre contraction des mâchoires, scruter les expressions de dépit et de colère. Son visage en gros plan sur l’écran géant révèle au public chacune de ses émotions, il a le sentiment d’être totalement vulnérable.

- Vous vous rendez compte que vous mettez en place une espèce de numéro de cirque, un spectacle régulier qu’on a trop vu et qui ruine tous les espoirs de négociations sérieuses ? Ca faisait des images pittoresques mais c’est dépassé, non ? vous croyez encore à la classe ouvrière et à la division gauche-droite ? Ça fonctionne encore ces trucs-là ? Votre livre, c’est pas un peu daté quand même ?
- Ce qui a changé vraiment, c’est qu’on a plus un patron en face comme dans l’ancien temps, maintenant on négocie avec des salariés qui sont payés pour démanteler l’outil de production, qui passent de site en site pour faire le sale boulot. Les vrais responsables, on ne les…
- Justement, le nouveau gouvernement veut mettre en oeuvre des dispositions permettant de négocier entreprise par entreprise, entre salariés, comme vous dites, de voir ensemble comment agir au mieux, était-ce réellement utile de publier un brûlot pareil avant de se mettre autour de la table ?
- Il faut bien faire des constats, c’est tout ce que je tente...
- Sans compter que des ouvriers, il n’y en aura plus bientôt ! Avec l’automatisation, les tâches les plus dangereuses et les plus difficiles sont effectuées par des robots qui sont de plus en plus performants. Vous n’avez pas peur, avec de telles attaques de décourager tous les investisseurs, et donc des créateurs d’emplois, de venir s’installer dans notre pays ? Ne serait-il pas préférable de parler, de discuter, peut-être d’améliorer petit à petit vos métiers que de tout perdre en défendant ce qui ne peut plus exister ? ajoute Jean Toit dont l’intervention est accueillie par des applaudissements nourris.

Il est goguenard, sûr de son coup. Il s’exprime sans hâte, certain d’écraser comme une mouche ce pauvre type en t-shirt minable qui pense qu’on peut s’intéresser à sa pauvre petite vie de merde. Ces gens-là n’existent pas, pour lui, ou bien alors qu’ils aient la politesse de bien vouloir se faire discrets. C’est le minimum. Et sinon, qu’ils ne s’étonnent pas de se faire humilier en direct, on n’est quand même pas là pour entendre des histoires de gens qui manquent de l’élégance de base, de classe, de culture. Il sait à peine écrire, d’ailleurs, c’est quelqu’un d’autre qui a écrit pour lui ! Ça veut tout dire. Jean Toit ne se laissera pas culpabiliser, pas question qu’il se fasse avoir par ces gens de rien, qu’ils retournent à leur néant et qu’on les laisse entre gens responsables. Et qu’il ne vienne pas pleurer maintenant, être là, c’est déjà une chance inouïe pour ce type mal habillé. Prendre des coups, c’est la loi du genre.

Arnaud est livide. Il cherche à répliquer mais n’en a pas le temps. Le chroniqueur reprend :
- Revenons à l’aspect littéraire proprement dit. On sent le localier tout de même, le journaliste laborieux qui relate à longueur d’année des concours de boules ou des comices agricoles. Il a voulu faire du Zola, voire du Hugo sur certains passages, mais c’est son style qui est misérable. Alors, je ne sais pas s’il a retranscrit fidèlement ce que vous lui avez raconté mais je me suis cru au dix-neuvième siècle. À vous lire, on se demande à quoi sert ce code du travail que vous défendez tant, il n’existait pas quand ont été écrits Les Rougon-Macquart mais vous donnez l’impression que rien n’a vraiment changé. Vous n’en avez pas un peu trop fait ?
- Pas du…
- D’autant plus que j’ai lu dans un article que vous aviez la chance d’avoir un patron en pointe dans le domaine de la protection du personnel, renchérit Gauthier.
- Où avez-vous pêché ça ? rétorque l’ouvrier sidéré.
- Mais il suffit de chercher un peu, c’est sur internet.
S’affiche alors, à la place des visages, un article vantant le dialogue social et le progressisme de la direction SGDBF, l’entreprise d’Arnaud.
- C’est le site de la boîte, vous avez pas dû fouiller beaucoup, évidemment qu’il ne va pas raconter les petits chefs qui nous poussent à prendre des risques et les mecs qui se font virer parce qu’ils sont malades…
- On ne licencie pas les gens malades en France aujourd’hui, vous dites n’importe quoi, rétorque Toit.
- Bien sûr que si, il va falloir vous mettre au courant, si l’entreprise n’est pas en mesure de vous proposer un poste compatible avec votre handicap, elle peut rompre votre contrat de travail.
- Évidemment mais la protection sociale prend le relais, nous sommes tout de même bien protégés.
- Étions, réplique Arnaud, étions, parce que toute cette protection est en train de voler en éclats. Alors bien sûr, si vous allez chercher les informations sur le site de la boîte, vous n’aurez pas la même version. Je ne sais pas comment vous travaillez ni comment vous vous documentez mais vos arguments sont un peu à sens unique, vous n’avez pas dû beaucoup vous pencher sur les conditions de travail ni sur le comportement des actionnaires dans l’industrie. Ils ressemblent plus à des pillards qu’à des créateurs d’emploi, la plupart des sous-traitants, des toutes petites entreprises, de la SGDBF ont fermé déjà leur porte, la casse sociale est énorme...
Truquet reprend la parole.
- Version, thème, je n’ai jamais rien compris à tout cela, merci Arnaud Delaitre, je rappelle le titre de votre ouvrage Désert d’acier paru aux éditions des Travailleurs, co-écrit avec Jean-Louis Maret.

Générique de fin, le public se remet à applaudir avant de se lever. Un assistant vient ôter le micro d’Arnaud qui est dans un état de nerf épouvantable, il n’a pas dit le quart de ce qu’il voulait, toutes ses réponses ont été tronquées, laminées, ridiculisées par ce Toit, quant à l’autre, c’est encore pire. Un piège ! Il a l’impression de s’être fait avoir dans les grandes largeurs.

Une fois les caméras et les micros coupés, Truquet et sa bande se joignent aux invités, proposant d’aller boire un verre et manger un morceau. Truquet aborde Arnaud :
- Allez, venez donc, profitez de votre séjour à Paris, vous n’avez sans doute pas souvent l’occasion d’y être ! On ne va pas vous manger, tout ça c’est pour le spectacle, on est gentils, vous savez ! Bon sauf Toit, lui, y a rien à faire, il mange les chats et les bébés, mais sinon...

Arnaud secoue la tête et tend la main, un reste de politesse lui permet de cacher sa déception et de partir sans que sa voix ne le trahisse. Truquet insiste encore un peu, puis lui lance, en guise d’au revoir :
- Alors samedi sans faute ! 23.00 ! Vous serez content, vous verrez, une fois l’émotion passée…
Arnaud passe aux toilettes, il se regarde dans le miroir, son visage est un vrai cauchemar de maquilleuse, il se trouve ridicule, l’air fatigué et amer, pas du tout son visage habituel. Il se reconnaît à peine. Il prend quelques serviettes en papier, retire toute trace de maquillage et s’asperge d’eau.

Il se lave les mains, longuement, regagnant peu à peu son calme, scrutant son visage nu. Il lui semble maintenant qu’il ne s’est pas si mal débrouillé, peut-être. Les phrases pleines de sous-entendus et de mépris lui reviennent et carambolent dans sa tête, il s’en veut encore de n’avoir pas été plus brutal, plus direct, plus incisif face à cette morgue affichée. Le souvenir des rires du public le fait encore grimacer, il ne veut plus y penser. C’est passé, il n’a pas à avoir honte. Il a fait au mieux avec ce qu’il est et il a quand même réussi à placer quelques vérités qu’il lui semblait essentiel de dire.

Il ne sait pas s’il a vraiment envie de revoir l’émission avec sa famille et les copains, il a le trac, presqu’encore plus qu’au moment de se lancer sous les lumières, il y a quelques heures. Mais il sait qu’il n’a trahi aucun d’eux.

Deux jours à attendre...

La suite lundi prochain...

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Fiction : LE FOYER OMAR SY Fiction : L'ÉTALE Fiction : SOUS VOS APPLAUDISSEMENTS - 3