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Fiction : TRAMWAY TO HELL - épisode 5 - fin

Fiction : TRAMWAY TO HELL - épisode 5 - fin sur Quatre Sans Quatre

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Épisode 5 : Let it snow...

23 décembre - 21h30

Tout pimpant, vêtu correctement ou à peu près par la secrétaire de Gouriten, décidément efficace tout terrain, qui avait dégoté en vitesse quelques fringues encombrant la penderie de son mari quasi aussi ventripotent que lui, Maxime a pris une douche à l’hôpital où il a passé une rapide visite confirmant qu’il n’avait subi aucune blessure au cours de sa téméraire intervention. Conduit par un Lancard ne voulant surtout pas lâcher son poulain une minute, il est amené directement sur le plateau du 20 Heures de la télé locale appartenant à L’Éclair Matin.

Un journaliste embarrassé tente tant bien que mal de faire raconter son aventure à un Max de plus en plus imbibé qui bave maladroitement du politiquement incorrect, lâchant un Bougnoule par ci et un peine-de-mort par là, entre deux quintes de toux bien grasses. Il ne se sent plus pisser le héros. Le cognac de chez Moquet cogne fort dans la caboche déjà bien esquintée au naturel. Il balbutie grave en inondant le micro, a désormais vaincu une horde barbare, sauvé l’épicerie d’un tsunami délinquant, la France des sauvages qui l’agressent quotidiennement. Déjà qu’il avait fallu décoller sa pogne scotchée aux fesses de la maquilleuse qui braillait qu’elle avait jamais vu un dégueulasse pareil ! Les rondeurs d’Yvonne avait mis le Bruce Willis de province dans un état hormonal catastrophique.

Sa piètre prestation achevée dans la confusion, Lancard le rapatrie ensuite dans le salon d’honneur de la mairie voisine où un pot avait été organisé à la hâte afin que Monsieur le maire puisse bomber le torse devant ses soutiens, et exhiber celui qui avait vaincu le crime par sa détermination et son abnégation. Également, peut-être, pour faire chier Mercier dont l’entourage avait fait savoir qu’il aurait souhaité rencontrer ce courageux citoyen, le genre d’hommes avec qui il espérait, si les électeurs voulaient bien lui accorder leur confiance pour représenter sa famille politique, reconstruire un pays qui partait à vau l’eau. Gouriten avait recommandé à son ami Germain, vu la décomposition avancée du héros, de le tenir éloigné des invités et du buffet où il risquait de faire une impression plus que mitigée.

- Mes chers administrés, je vous ai réunis ce soir afin de rendre hommage à un citoyen ordinaire, un homme qui n’a écouté que son courage…
- Bla bla bla… Pffffff.... C’est long, Germain, marmonne Max à son accompagnateur. Tu crois qu’il va me filer une médaille ou un truc comme ça ? Du fric ?
- Tu veux pas la légion d’honneur non plus ?
- Ben et pourquoi pas ? Y en a des pires qui l’ont eue, non ?
- Écoute, tu vas déjà profiter de ta nuit à l’hôtel, et on verra demain pour les hochets éventuels. Les élections ne sont pas loin, tu es un marché porteur à toi tout seul si tu sais bien te démerder.
- Hein ?
- Laisse tomber, je m’occupe de tout. Gouriten a terminé son laïus, viens, et ne parle pas trop, profites-en pour manger, y a des petits-fours extra, ils viennent de chez ton copain Moquet.

Max ne l’écoutait plus, il venait de repérer Yvonne dans l’assistance et ne comptait pas passer à côté d’une telle occasion de lui faire part de sa flamme, ravivée de quelques lampées du champagne qui lui tendait les bras dans les flûtes artistiquement disposées entre les plats appétissants. Yvonne, un tantinet éméchée, se serait peut-être laissé conter fleurette par un Monsieur Max tout rhabillé de frais si elle n’avait repéré l’éclat un peu trop luisant de ses yeux et vu le bout de sa langue rouge venir trop souvent lécher ses babines. Ah ben non, quand même, une femme pompette, c’est charmant, elle-même se sentait délicieusement grise, mais un homme bourré, c’est très laid. Et ça peut faire des saletés partout. Trop de temps dans la rue, ça l’avait abîmé, on ne pouvait pas lui en vouloir, fallait comprendre. Mais bas les pattes !

Dans le brouhaha des conversations, le maire sourit, serre des louches, toujours le mot pour rire, demande des nouvelles des enfants, des vieux, des malades, il soigne son image, ravi du bon coup qu’il vient de jouer à ce Mercier qu’il ne peut pas blairer. Pas qu’ils soient vraiment éloignés politiquement : entre la droite élégante et la gôche responsable, l’écart est infime. C’est rapport à une broutille sur un marché public que l’autre a dénoncé dans la presse et ça lui est resté en travers de la gorge, à Aurélien. Il y a des choses qui ne se font pas, tout de mêm, entre gens civilisés. Tiens, le capitaine Lagarde est là, c’est étonnant. Gouriten sait bien que le flic ne peut pas l'encadrer et qu’il roule pour l’autre camp. Pourtant le moustachu se dirige vers lui, main tendue, sourire aux lèvres :

- Beau discours monsieur le maire, bravo !
- Vous vous mettez à m’apprécier Lagarde ou vous avez déjà abusé du buffet ?
- Non, ni l’un ni l’autre, j’attendais que vous ayez fini pour vous mettre au courant.
- Fini quoi ?
- De faire l’éloge de votre protégé. Mercier est en train d’en parler justement, à l’instant.
- Vous voyez qu’il y a moyen de se mettre d’accord…
- Ah non, vous n’y êtes pas du tout. En fait, nous avons un peu fouillé les archives après les premières constatations sur les lieux du crime. On a cherché dans le passé de ce Maxime Domier et vous n’allez pas aimer du tout. Vous venez de passer trois tonnes de pommade à un prédateur sexuel récidiviste qui a déjà tiré plus de dix ans de taule pour l’ensemble de son oeuvre. Bon, vous me direz, une erreur de jeunesse, ça peut se comprendre et le criminel a payé sa dette. Il est vrai que vous êtes pote avec Lancard qui, de ce côté-là, n’est pas irréprochable, me semble-t-il, ça peut vous fausser le jugement… Enfin, bref, votre héros se serait contenté de culbuter sa voisine, même un peu brutalement, dans l’escalier, ma foi, une pulsion, c’est humain, n’est-ce pas Monsieur le Maire…
Lagarde se régale manifestement, il distille ses effets, attend un peu avant de poursuivre.
- Mais il a également abusé de la copine à peine pubère de sa fille. C’est qu’il était marié le bougre, et son ex nous en a raconté de belles. À mon avis, remontée comme elle est, la presse en aura des échos. Je pense que vous apprendrez tout ça rapidement, votre bévue a fuité, je ne sais comment et elle fait les choux gras des chaînes d’infos en continu. Elles doivent d’ailleurs avoir essayé de vous joindre, mais votre téléphone est certainement en mode avion, le temps de votre discours au moins… Sinon, félicitations, votre protégé a rendu un gamin de dix-sept ans tétraplégique à vie pour avoir braqué une épicerie avec un flingue en plastoc. Force reste à la loi…Il s’appelle Benoît, le gosse, je viens de laisser ses parents éplorés à l’hosto, de bien braves gens. On cherche sa soeur jumelle également, c’est bizarre, ils sont inséparables d’habitude et personne ne l’a vue depuis qu’ils ont quitté le domicile en début d'après-midi. Ils étaient sans doute un peu déstabilisés d'avoir appris que la famille devait quitter son logement pour laisser la place à vos grands travaux de rénovation. Et qu'ils allaient devoir partir en banlieue puisque les loyers des immeubles, dont vous avez favorisé la construction, ne sont pas dans les moyens de leurs parents... Bon, je ne vous ennuie pas davantage, Monsieur le Maire, bonne soirée !, lance Lagarde goguenard avant de partir en sifflotant laissant un Gouriten éberlué et bafouillant chercher fiévreusement son portable dans ses poches avant de s’apercevoir que celui-ci est saturé d’appels en absence.

La tête de Sylvie, sa secrétaire à tout faire, lorsqu’elle se dirige vers lui, téléphone à la main, achève de le convaincre. Germain lui a fait commettre une énorme connerie qu’il va payer très cher dans les mois à venir.

Il lui a demandé d’emmener rapidement son épave à l’hôtel, la chambre était payée, pas la peine de rajouter des interrogations au scandale qui allait suivre, puis de passer immédiatement le voir ensuite, ils allaient devoir trouver un angle pour atténuer la bourde catastrophique. Lancard débarque un Max qui ne percute plus rien dans le hall désert de L’Amiral et le convainc de profiter du confort de l’établissement pour la nuit. Demain, il regagnera la rue, pas la peine de lui expliquer, la cloche est trop bourrée pour piger quoi que ce soit. Quelle merde ! Il pouvait pas deviner non plus, il en a de bonnes, Aurélien…

***

24 décembre - 19h10

Domier, toujours marmonnant, a juste senti une poussée dans son dos, fugace mais forte. Il devine à peine le tram qui arrive. A-t-il entendu « c’est de la part de Benoît » ? Non, ses tripes ont éclaboussé le devant de la rame avant que la voix ait pu se frayer un chemin jusqu’à ses neurones. Il s’est répandu une dernière fois le grand Max…

Yvonne, sortie prendre l'air deux minutes - c’est surchauffé les magasins, ça donne des rougeurs et ça fait couler le maquillage, tout le monde le sait - aperçoit la petite jeune fille si jolie tenter en criant de retenir monsieur Maxime pendant que celui-ci trébuche et tombe pile devant la rame qui n’a pas encore amorcé son freinage. Le corps est projeté sur plusieurs mètres avant de s’effondrer, totalement désarticulé. Les mecs du service de propreté de la ville allaient encore râler demain, le clodo explosé, ça tache. Les mains sur la bouche pour étouffer un cri qui ne sortirait jamais, elle ne voit même pas que la neige a remplacé la pluie et que le rouge du sang est tout doucement recouvert par sa blancheur. Un ado sidéré retire les écouteurs de son téléphone qui laissent échapper un funèbre We Wish You A Bloody Christmas...

Fin

Épisode 4


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