Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Fiction :
UN JEU SÉRIEUX

Fiction : UN JEU SÉRIEUX sur Quatre Sans Quatre

illustration : Pixabay


Un jeu sérieux

une nouvelle de Dance Flore


- Tu m'emmerdes, Maryline, tu m'emmerdes vraiment. Tu vas la fermer ta gueule ?

C'était un vrai coup de cœur. Exactement ce qu'il leur fallait, même si c'était un peu isolé – mais on sera tranquille, comme ça, avait assuré Maryline – et qu'il y avait quelques travaux à prévoir – ça ne me fait pas peur, allez, en trois mois, c'est fait, avait ajouté Cyril en souriant. Et c'était vrai qu'il était costaud et débrouillard. Le vendeur ne cessait de leur répéter qu'ils faisaient une excellente affaire et que la maison n'était pas chère du tout, avec un grand terrain et une vue magnifique sur la vallée. Des chambres pour les petits à venir et de quoi recevoir les grands-parents qu'ils verraient moins, maintenant qu'ils s'éloignaient pour de bon. Ils avaient emménagé avec enthousiasme, débordant d'énergie. Leurs affaires rassemblées paraissaient se monter à si peu de choses quand il avait fallu les répartir dans toutes les pièces. La maison n'en semblait que plus vide. C'était intimidant. Mais elle était à eux, ils étaient chez eux, ils se le répétaient souvent, au début, heureux comme des enfants le jour de Noël, encore stupéfaits d'avoir mené à bien ce grand projet tout seuls.

— Mais tais-toi, je ne veux pas t'entendre, tout ce que tu sais dire, ce sont tes conneries. Je les ai déjà toutes entendues, fous-moi la paix. Mais oui, j'ai tort, mais bien sûr, j'ai toujours tort avec toi, de toute façon. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, maintenant ?

Pour Cyril, le caractère isolé de la maison était un avantage, il pouvait rentrer avec son camion à n'importe quelle heure sans déranger personne et se garer sans difficulté devant chez lui. Maryline était devenue dépendante de sa voiture pour les courses et pour aller au travail car aucun transport en commun ne passait près de chez elle, bien entendu. Très vite, elle s'était rendu compte que la vieille voiture que lui avait donnée son père tombait très souvent en panne, qu'elle arrivait donc régulièrement en retard et que son patron commençait à froncer les sourcils. Il lui avait déjà fait plusieurs réflexions à ce sujet. Selon ses horaires, elle pouvait aller au travail pour 8 heures ou pour 3 heures du matin, ça dépendait de l'équipe dans laquelle elle se trouvait cette semaine-là, et trouver un garagiste qui puisse la dépanner à toute heure tenait du miracle. Elle s'était donc résolue à acheter une voiture plus récente, d'occasion quand même bien sûr, mais qui lui assurerait de démarrer tous les jours sans lui causer de problème. Une dépense de plus qui n'avait pas plu à Cyril. Il s'occupait des comptes, c'était le plus matheux des deux, et il avait fallu qu'elle discute longuement avec lui pour lui faire accepter en rechignant ce nouvel emprunt. Oui, ce serait dur de joindre les deux bouts, ils allaient faire  attention, se priver de vacances cette année, faire pousser leurs légumes, lésiner sur tout ce qui n'était pas nécessaire et faire des heures supplémentaires si possible. Tu te plains déjà de ne pas avoir assez de temps pour t'occuper de la maison, avait dit Cyril d'un ton furieux. Elle est tout le temps en bazar et ça fait combien de temps qu'on n'a pas invité mes copains ? Tu veux travailler plus ? Je vais prendre un abonnement au Formule 1, avait-il finalement ajouté pour faire rire sa femme en voyant qu'elle paraissait si triste. Elle n'avait pas ri.

Maryline s'apercevait qu'il n'avait pas non plus accompli les travaux promis, que la maison ne semblait toujours pas avoir de nouveaux propriétaires. Elle devait se débrouiller toute seule la plupart du temps. Une fenêtre laissait entrer l'eau sur le palier du premier quand il y avait du vent, plusieurs prises électriques étaient dangereuses et elle était obligée de débrancher un appareil avant d'en brancher un autre pour ne pas surcharger la multiprise, passer l'aspirateur devenait un vrai combat, ainsi que faire la cuisine avec les deux plaques électriques dont elle était contrainte de se contenter puisque la gazinière n'avait pas été convertie au butane, au propane, enfin au gaz dont elle disposait ici.

Lui, il travaillait dur, c'était vrai, longues heures au volant, livraisons lointaines, à l'étranger. Plusieurs jours d'absence d'affilée. Ca gagnait bien mais c'était dur. Pour tous les deux. Quand il rentrait, il avait besoin de repos, il ne voulait pas se mettre aux corvées, elle comprenait, n'insistait pas. Il partait avec ses copains à la chasse, c'était son grand plaisir et, puisqu'ils avaient emménagé à la campagne, autant en profiter. Elle n'y allait jamais, bien qu'il l'ait invitée plusieurs fois. Elle sentait qu'elle n'aurait fait que le gêner, que ces sorties, plus que le gibier rapporté, avaient la vertu de lui permettre d'être seul avec d'autres hommes, en pleine nature, dans une sorte de jeu sérieux de petits garçons aux règles impératives d'adulte. Elle se contentait de s'extasier devant les proies rapportées les jours de chance et de sortir quelque chose du congélateur, sans faire de commentaires, les autres jours.

Puis elle se trouva enceinte. Ils n'en avaient pas vraiment parlé, c'était une chose entendue qu'elle et lui auraient des enfants, voilà tout. Ils se trouvèrent soudain remplis d'énergie, prêts à faire tous les travaux nécessaires à l'arrivée du petit, un garçon. La maison n'avait plus cet air triste et désolé, elle se remplissait rapidement de leurs espoirs. Peintures, prises électriques, conversion des brûleurs de la gazinière, mobilier pour la chambre du bébé, papiers peints, tout prenait forme et les amis venaient enfin dîner et parlaient d'un air enjoué du bébé à venir. Maryline allait-elle prendre un congé parental pour s'occuper du petit ? Crèche ? Nounou ? Il y avait une bonne crèche dont des collègues lui avait parlé, mais loin, à l'opposé du travail de Maryline et elle ne pouvait pas se permettre de perdre tout ce temps en aller-retour. Un congé parental, elle aimerait bien mais est-ce qu'ils pouvaient se le permettre ? Cyril n'était pas franchement pour mais elle essayait de le convaincre : pas de frais de garde, moins d'essence pour la voiture, plus de temps pour s'occuper de la maison, le bébé en super forme, sans stress, choyé par sa maman ultra disponible... Ca paraissait si tangible à Maryline, que tout s'arrête enfin un peu, plus besoin de partir de chez soi dans la nuit et de revenir au matin exténuée, plus de chef tatillon, plus besoin de remplir le congélateur de pizzas et le placards de boîtes de conserve. Elle pourrait enfin s'occuper du potager, de la maison et donner tout son amour à ce petit. Après tout, on ne fait pas des enfants pour que les autres les élèvent. Sa mère à elle n'avait jamais travaillé, elle les avait élevés tous les cinq dans un appartement exigu. Cyril était fils unique, il ne pouvait pas se rendre compte. Avec sa maison, son grand jardin, le petit serait comme un roi, pourquoi le priver de cela ? Les premières années sont les plus importantes, il aurait besoin de sa maman près de lui, ça lui donnerait de bonnes bases pour plus tard. Après il irait à l'école et elle reprendrait le boulot. Trois ans tranquille, ça se prend, ça ne se refuse pas.

- Tu n'as qu'à foutre le camp si ça ne te plaît pas. On se passera de toi. C'est pas de ma faute si t'es conne, t'as jamais rien su faire, tu crois que c'est une vie pour moi ? Tu t'es regardée ? T'as vu la porcherie dans laquelle tu me fais vivre ? T'as de la chance que je ne me sois pas barré depuis longtemps. Et après, ça... ! Ouais, t'as de la chance pauvre conne.

Au début, la tâche lui avait paru monstrueuse : le bébé, un garçon joufflu et potelé très souriant, avait tout le temps faim et ne dormait pas les douze ou quatorze heures sur lesquelles elle avait compté. Elle se levait la nuit, deux, trois fois, elle ne faisait pas les siestes récupératrices dont on lui avait vanté les mérites, elle devait faire face à Lucas et à toutes ses demandes totalement seule. Cyril n'avait rien changé à sa routine, des heures de travail un peu plus longues, peut-être, elle n'aurait pas pu en jurer car elle avait l'impression de ne plus jamais le voir ou alors en passant. Elle s'apercevait en se levant la nuit qu'il était là, dans le lit, à côté d'elle. Ou bien en retrouvant des canettes sur la table du salon. Ca va aller mieux, ma chérie, lui disait sa mère au téléphone. Tu étais comme ça toi aussi, ou bien c'était ta sœur, enfin bon, je sais que ça paraît interminable, mais tu dois tenir bon. Tu n'en as qu'un, qu'est-ce que tu dirais si tu en avais cinq, comme moi ! Embrasse Cyril de ma part, il est gentil pour toi, n'est-ce pas ?

Oui, gentil, pas contrariant, pas du genre à se fâcher pour un rien, pas très exigeant non plus. Il ne disait rien devant la maison pleine de linge humide tentant de sécher, ni devant l'évier rempli de vaisselle, il lui arrivait même de mettre la main à la pâte. Il jouait aussi avec Lucas, déçu seulement qu'il ne sache ni parler ni marcher pendant un temps si long. Mais il avait des projets pour plus tard, des balades, des jeux, des parties de foot, des promenades à vélo. Il attendrait, voilà tout. Maryline trouverait bien le moyen de le mener jusqu'au stade où il serait enfin prêt à être pris en main par son père.

- T'avais qu'à t'occuper plus d'eux, les surveiller, merde, t'as que ça à faire. Si tu les avais surveillés, ça ne serait pas arrivé.

Le congé parental passait vite, finalement, et elle était ballottée entre l'envie de reprendre son travail au plus vite, à mi-temps peut-être, pour sortir de chez elle et le désir de rester avec Lucas. Les choses devenaient plus aisées, il marchait maintenant, tentait de parler, donnait des baisers et chantait des chansons. Le manque d'argent se faisait sentir, elle rognait sur les sorties et les jouets, elle se sentait coupable de ne pas gagner plus d'argent et vivait dans l'angoisse de faire souffrir son fils en le privant de ce qui le rendrait heureux. Elle avait petit à petit perdu tout contact avec ses collègues et ses amies, c'était trop loin pour venir chez elle, elle était débordée et avait refusé plusieurs invitations. Elle ne savait pas à qui elle aurait pu confier Lucas pour sortir un soir comme on le lui avait proposé une ou deux fois. La baby-sitter, elle aurait bien voulu, mais c'était cher. Elle avait fini par considérer les courses au supermarché avec Lucas comme une sortie, elle les faisait durer le plus possible avant de retourner s'enfermer dans sa petite maison. Les quelques mots qu'elle pouvait échanger avec la caissière valaient le déplacement. C'était toujours mieux que rien. Les mois d'automne étaient plus durs que les autres, pluie et nuages rendaient les promenades impossibles, le potager était détrempé et le jardin allait à vau l'eau. Pas d'énergie supplémentaire pour faire face. Lucas passait avant tout et, quand il faisait sa sieste, elle s'asseyait sur le canapé et attendait, sans rien faire, qu'il se réveille. Plus d'envie de rien, se reposer, se ménager et attendre. Petit à petit, l'idée de revenir au travail lui parut impossible, elle ne savait plus rien faire, elle n'avait plus que de l'eau dans la tête, elle avait honte de ces deux ans et quelques passés à des tâches ménagères. D'autres filles seraient tellement plus capables qu'elle, elle serait humiliée, peut-être rétrogradée. On lui confierait les tâches subalternes qu'elle méprisait. Lentement, l'idée d'un deuxième enfant prenait forme. Ce deuxième enfant prolongerait le congé parental, elle pourrait en profiter pour se remettre à niveau, elle reviendrait au travail tout à fait opérationnelle, elle y veillerait, cette fois. Et puis maintenant elle saurait à quoi s'attendre, elle était plus aguerrie, on est plus détendu avec le deuxième, c'est bien connu. Une petite fille, cette fois, c'est plus calme et plus affectueux, ça joue tranquillement dans un coin avec ses poupées. Elle en parla à Cyril d’un ton vague et il lui répondit de la même façon avec un pourquoi pas ? Il avait commencé à s'occuper davantage de son fils maintenant qu'il avait presque trois ans et ils laissaient Maryline plus souvent seule, revenant les joues rouges et les pantalons crottés de leurs expéditions. Elle se sentait presque trahie, comme une nourrice oubliée et la pensée d'une petite fille lui apportait du réconfort. Il ne la lui prendrait pas si facilement, elle préférerait les Barbies et les poneys aux jeux de ballon, elle serait toute à elle. Sa chambre, elle la peindrait en rose, évidemment et elle passerait des heures à l'habiller, à la coiffer. Elle se sentait confiante, elle saurait mieux y faire, elle avait l'expérience du premier.

- Mais c'est toi, c'est toi qui lui a appris ces conneries, c'est à cause de toi. Je te hais, je te déteste. C'est ta faute. Et arrête de me dire que tu ne pouvais pas prévoir, merde ! Tu devais prévoir, c'est tout.

Ils l'appelèrent Benjamin. Il était magnifique, gai, tendre, drôle, serein. Un enfant merveilleux dont Cyril s'éprit immédiatement. Il téléphonait plus souvent, avait collé une photographie de Benjamin dans sa cabine et une autre sur son pare-brise. Il lui rapportait des petits cadeaux, insistait pour lui donner le bain, le changer, le coucher. On aurait dit qu'il se rattrapait de tout ce qu'il n'avait pas fait avec Lucas. Benjamin s'attachait à tous et tous lui étaient attaché. Il adorait son grand frère qu'il tâchait de copier en tout. Maryline était émerveillée de cet enfant, de sa joie de vivre, de sa beauté, de sa précocité mais elle le sentait si loin d'elle, sans aucun besoin d'elle, sans ce lien particulier qui unit un enfant à sa mère. Nous, les trois hommes, comme disait Cyril. Surtout nous deux, précisait Lucas, Benjamin, c'est encore un bébé !
Il avait besoin de s'affirmer un peu parfois. C'était quand même lui, le grand frère !

- Tu dois être tranquille sans eux, le dimanche matin, ça doit te faire des vacances. Ton père n'a jamais trop aimé les balades, je l'avais tout le temps dans les pattes. Tu peux en profiter pour ranger et leur préparer un bon repas, disait sa mère. C'est que ça mange, les garçons ! Tu as de la chance avec tes hommes, tous en bonne santé et qui partent chasser ensemble !

Être ça, en fin de compte. Une bonne ouvrière qui refait tous les jours ce que les autres défont. Son ouvrage est bien fait quand personne ne remarque rien, quand tout a été lissé, rangé, nettoyé. Remplir les corps et puis ramasser par terre. Lisser. Défroisser. Rendre propre, net, prêt à être salopé encore. Etre mère, être femme. Presque invisible. Eliminée.

- Je ne te pardonnerai jamais, c'est toi le monstre, c'est toi. C'est ta faute, ta faute.

Maintenant, ils partaient tous les trois faire ces grandes promenades dans la campagne, ces parties de chasse la plupart du temps sans gibier, sans butin, juste pour le plaisir de la marche, de la solitude du matin, de la rencontre avec une famille de chevreuils, un écureuil, des canards, pour le pique-nique et l'aventure entre hommes, fusil en bandoulière. Ils adoraient les dimanches matin de chasse, pendant que Maryline restait seule au lit, perdue, vide, sans but. Enfin, avant...ça...
Le retour au travail se profilait, elle ne voyait pas comment elle allait réussir à y retourner, elle y pensait sans cesse avec angoisse. Lucas se débrouillait bien maintenant, il irait à l'école, rien ne la retenait plus à la maison. Elle essayait de se persuader qu'elle serait heureuse de revoir ses collègues, mais elle n'avait pas eu de leurs nouvelles depuis longtemps, après les cadeaux reçus pour la naissance de... Enfin ceux qui n'avaient pas changé de boîte. Ceux qui se souvenaient d'elle. Ceux qui étaient venus à la cérémonie...

Lucas entendaient ses parents se déchirer, de loin. Il était dans sa chambre, comme souvent depuis que... Il peignait, assis par terre, studieusement penché sur son dessin. Rouge. Lentement, il trempa ses doigts dans la peinture et traça des lignes sur son visage, sur son cou. Rouges.

Comme le sang de Benjamin, ce matin là, ce dimanche où...


La musique de la nouvelle

Merci à P. pour ses conseils précieux.


Texte sous licence CREATIVE COMMONS

Fiction : CAROLE Fiction : LA MONTRE D'AÏCHA Fiction : TRAMWAY TO HELL - épisode 5 - fin