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FUKI-NO-TÔ de Aki Shimazaki

FUKI-NO-TÔ de Aki Shimazaki sur Quatre Sans Quatre

Aki Shimazaki est une écrivaine québécoise née au Japon. Elle a émigré au Canada et s’exprime en français dans son œuvre.
Elle est l’auteur de trois cycles, contenant chacun plusieurs petits romans, comme des pièces de puzzle familial. Fuki-no-tô est le quatrième opus du troisième cycle L’ombre du chardon. Nous y retrouvons en particulier le couple formé par Mitsuo, journaliste, et Atsuko, qui reprend avec bonheur la ferme de ses parents.


« Elle sourit, avec les fossettes charmantes que j’aimais tant autrefois. Ses traits me paraissent plus fins qu’avant. Elle me rappelle une actrice de film classique, ou plutôt quelqu’un que je connais. Je poursuis ;
- Hier, je n’ai pas reconnu ta voix, ni toi la mienne. C’est étrange, non ?
Nous fréquentions deux lycées différents, le sien privé et le mien public. Les deux écoles se trouvaient dans le même quartier d’une cité-dortoir de Nagoya. De ma ville, j’y allais en autobus et en train. Nous nous échangions des messages par écrit dans un cahier commun. Cela a duré une année, jusqu’à la fin de l’école.
Fukiko tient sa tasse de thé entre les mains. Je remarque sa montre de qualité. Elle répond :
- C’est normal. Nous ne nous étions parlé que trois fois.
- Seulement trois fois ?
Elle acquiesce de la tête et détourne son regard vers la fenêtre. Dans le cahier, chacune notait ses pensées sur la vie et la philosophie, des commentaires sur un film ou un livre. Et surtout ses sentiments envers l’autre. Nous n’étions pas des amies ordinaires. La nouvelle de son mariage m’a déprimée. C’était peu avant mon entrée dans un tandaï pour étudier le commerce.
Fukiko tourne la tête vers moi. Je perçois dans ses yeux de la tristesse ou un regret. Je me répète : « Pourquoi as-tu disparu tout d’un coup ? » Un sentiment aigre-doux m’étreint. Je l’interroge :
- Ton mari travaille toujours à la banque Yamato ?
Elle me dit d’un air ébahi :
- Comment connais-tu son métier ?
- Par quelqu’un qui connaissait ton frère.
- Il est maintenant directeur de la succursale de T.
- Vraiment ?
La banque Yamato est l’une des plus prestigieuses du Japon. Fukiko doit mener une vie aisée. Je ne comprends pas pourquoi elle cherche un emploi à un salaire si minime. De toute façon, quelle que soit sa situation financière, je ne veux pas qu’elle vienne ici seulement pour tuer le temps.
Fukiko me fixe sérieusement :
- Peux-tu m’engager ?
- Ca me met mal à l’aise de devenir ta patronne.
Elle insiste :
- Essaie au moins. Si je ne fais pas l’affaire, tu n’auras qu’à me congédier.
Je réfléchis. Nous ne sommes plus amies. Le passé est le passé. Si elle ne s’entend pas avec moi, elle partira. Quand même… Alors que je cherche quoi dire, elle ajoute :
- Je ne te quitterai pas subitement comme autrefois. » (p. 32, 33, 34)


Atsuko est une jeune femme plutôt heureuse, puisqu’elle a réussi à exercer le métier qui lui plaît, conciliant sa vie familiale et professionnelle sans mal grâce à la bonne volonté de son mari, Mitsuo, qui a accepté de déménager et de se rapprocher ainsi de la ferme reprise par son épouse à la mort de son père.

Atsuko aime le contact avec la nature, elle a supporté des années de vivre en ville, parce que son mari travaillait dans un quotidien, mais il a finalement choisi de fonder son propre journal, Azami, dans une ville toute proche de la ferme. Ainsi, les deux enfants rejoignent à l’école très facilement et Mitsuo et Atsuko travaillent chacun dans un domaine qu’ils adorent.

Les époux forment une famille unie, soudée et efficace : chacun essaie de collaborer au maximum avec l’autre pour vivre une vie agréable et offrir le meilleur à leurs enfants.
De l’extérieur, tout est parfait.

Il y a quelques années, Mitsuo a eu une liaison avec une femme qu’il a connue au lycée, une femme qu’il a aimée et qu’il avait perdue de vue. Atsuko en a été prévenue par un coup de fil anonyme et a décidé de parlé à son mari qui a immédiatement décidé de mettre un terme à sa relation adultère, par peur d’un divorce et de perdre sa famille. Pas de scène, pas de drame. Atsuko, dans son for intérieur, imagine très bien vivre seule, elle s’en sent capable, même si elle est blessée et triste. Elle aurait fermé les yeux, comme elle l’a fait concernant ses visites au pink-salon, mais elle a vu cette femme, elle l’a espionnée et la trouve belle et séduisante. Son image sensuelle et très féminine s’est imprimée en elle.

Elle… elle a les cheveux courts, elle a une allure garçonne et sa mère, à qui elle a parlé de l’infidélité de Mitsuo, lui reproche de ne pas être assez séduisante, de ne rien faire pour se rendre plus belle. Conseils stupides et d’un autre âge, qui réduisent la femme à son apparence et tendent à la culpabiliser de ne pas « savoir garder » son mari.

Il faut dire que la relation entre les époux est sex-less, ils ne font plus l’amour depuis des années, et c’est la raison pour laquelle Atsuko se sent encline à pardonner les incartades conjugales de Mitsuo. Sex-less, ce n’est pas une volonté délibérée ni une croisade, c’est l’envie qui s’est estompée et peut-être juste le désir qui n’avait pas vraiment trouvé son objet dès le départ. L’amour entre les deux époux est manifeste, Mitsuo a tout fait pour que sa femme s’épanouisse dans son travail et elle est heureuse qu’il ait fondé son journal, fière de son succès puisqu’il gagne même un prix. Chacun se soucie de l’autre, de son bonheur et de son équilibre, ils sont complices et solidaires en tout, extrêmement respectueux et admiratifs des capacités de l’autre.
Mais pas de sexe entre eux. Une sorte de routine s’est installée entre eux, une vie tournée vers la réalisation personnelle et parentale efficace et agréable, heureuse et tranquille.

Comme toujours dans ce roman, les coïncidences affluent et sont lourdes de sens, en même temps que décisives : pour aider sa femme à faire face à toutes des demandes de ses clients, Mitsuo lui propose d’engager une aide. Et c’est dans son journal que paraîtra la petite annonce, c’est d’ailleurs lui qui répondra au téléphone des candidats à ce poste.
Il persuade Atsuko de recevoir une femme dont la voix lui inspire confiance. Elle s’appelle Fukiko et personne ne sait à quel point cette rencontre va être déterminante, même pas Atsuko qui ne la reconnaît pas tout d’abord.

Le roman est parsemé de symboles, de petites rencontres entre la forme et le sens, à l’image des kanjis. Sur ses terres, Atsuko est heureuse de découvrir des Fuki-no-tô, un régal de gourmet. Et bien sûr, la femme qui va venir tout bouleverser s’appelle Fukiko. Précédemment, c’est le mot Azami (chardon) qui revêtait une symbolique forte puisque c’était ainsi que Mitsuo nommait sa maîtresse dans son journal intime et c’est, sans le savoir, mais simplement parce que cette plante est très présente dans la région où ils vivent, le mot qu’a suggéré Atsuko pour le nom du journal de son mari. Un peu comme si, involontairement, chacun des époux offrait à l’autre la possibilité de revenir en arrière et de reprendre le fil interrompu de l’amour véritable, charnel, sensuel.

Car Fukiko et Atsuko se connaissent depuis très longtemps et leur amour, leur coup de foudre réciproque, même s’il n’a jamais été physique, n’en est pas moins marquant et décisif. Elles étaient lycéennes et elles ont été séparées brutalement sans jamais se revoir. Jusqu’à maintenant.

Tout d’un coup, Atsuko retrouve le souvenir de cette rencontre et de cet amour, elle retrouve la peine d’être séparée de son amie, son admiration pour sa beauté, la finesse de son corps et de ses traits. Très doucement, par petites touches, il lui semble prendre enfin conscience qu’elle s’est trompée, qu’elle a cru pouvoir être heureuse avec un homme quand c’est avec cette femme qu’elle devait être. Identiquement, Fukiko a aussi épousé un homme, a eu un enfant et a divorcé, consciente elle aussi qu’obéir aux normes sociales ne lui a pas permis d’être véritablement heureuse.

Il n’y a aucune amertume dans ce constat, ni Fukiko ni Atsuko n’en veulent à qui que ce soit, elles ne se connaissaient pas vraiment elles-mêmes et ont choisi la mauvaise voie, croyant que cela serait une vie qui leur conviendrait. Mais la vérité est qu’elles ont fait erreur, et que l’amour est là, tout d’un coup révélé et brusquement impossible à cacher. Un voyage sur l’île de Sado, qu’elle devait effectuer seule avec son mari mais dont il a dû se démettre pour recevoir un prix couronnant son travail de journaliste, et qu’elle propose à Fukiko – en partie à la suggestion de son mari - , scelle leur destin.

Pour les trois personnages, l’amour était là dans le passé, un amour fort et qui n’a pas pu être concrétisé à l’époque. Il n’y a pas de stigma attaché à l’homosexualité – même si comme toujours, le regard des autres pèse lourd et est une des raisons de vouloir entrer dans la norme du mariage - ni honte ni gêne. Fukiko et Atsuko s’aiment et se désirent et elles sont conscientes qu’elles ne veulent plus vivre l’une sans l’autre. Il faut maintenant faire des choix.

Roman pudique sans mièvrerie pourtant, qui ne cherche pas à cacher les enjeux de sexualité par exemple, mais qui montre plutôt la délicatesse des sentiments et combien il est difficile de savoir qui nous sommes - « sans être sûre de ma nature », dit Fukiko - , de faire les bons choix, de trouver la vie qui nous convient sans blesser personne, car personne n’est coupable, bien sûr, ni n’a commis la moindre faute.

Dans ce roman fait de correspondances et d’échos qui tintent doucement, pas de déclarations fracassantes, pas de prises de position brutales, rien que la très ténue petite musique intérieure de l’introspection.

Puisque c’est le quatrième roman de ce cycle, et que les deux autres cycles en comportent cinq chacun, il est logique de s’attendre à une suite...


Musique

Georges Bizet - Intermezzo de Carmen

Piotr Tchaïkosvky - Symphonie Pathétique


FUKI-NO-TÔ -  Aki Shimazaki – Éditions Actes Sud - 152 p. avril 2018

photo : Pixabay

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