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Interview :
le mashup fait son cinéma

Interview : le mashup fait son cinéma sur Quatre Sans Quatre

Le mashup ou l'art du presse-purée

Julien Lahmi est un cinéaste qui explore et développe le mashup, une pratique artistique qui participe du recyclage, du collage, de la citation, de l'hybridation... Un art de vivre, une façon de s'emparer des images des autres pour fabriquer les siennes et donner à voir autre chose. Un hommage, un décalage, un regard qui détrousse par admiration...


Julien, peux-tu te présenter en quelques mots et retracer ton parcours professionnel ?

J'ai mis du temps à m'assumer en tant qu'artiste, trop occupé à être un gentil 1er de la classe et à vouloir être aimé des filles. Mais c'est pendant mes études à l'ESSEC que j'ai réalisé mon premier film Vietnam Paradiso en 2000. Un long-métrage documentaire de création qui, après avoir eu une belle vie à la TV, est sorti 13 ans plus tard au cinéma.

Dès ce film-là, il y a mon amour pour l'archive, l'archive familiale amateur en l'occurrence. Je suis ensuite passé à la fiction et au cinéma expérimental alors même que les images d'archive dévoraient tout dans mon travail jusqu'à ne faire des films qu'avec elles. J'ai appelé cela le cinéma de recyclage de la mémoire familiale.

Et puis, grâce à la sélection il y a 4 ans d'un de mes films au Mashup Film festival du Forum des images, j'ai découvert le mashup. ô Révélation !


Le mashup, donc, tu peux nous expliquer un peu ? Qu'est-ce qui t'a guidé vers cette forme artistique?

Le mashup c'est le pop art cinématographique d'aujourd'hui. C'est faire un film avec les images et les sons (plus ou moins) populaires que l'on peut glaner sur internet. On pourrait donc le définir comme l'art du recyclage audiovisuel à l'ère numérique à savoir le Copier+Coller+Transformer+Remonter+Partager.

J'y suis venu par l'amour de l'archive et du cinéma. Et plus je creuse la question, plus je me rends compte de son importance dans la création contemporaine, voire dans notre vie de tous les jours et notre façon de dialoguer avec nos semblables. En effet il y a bien des trucs moches qui se passent de nos jours mais le truc chouette c'est que, malgré tous ceux qui distillent la peur de l'autre, nous vivons dans une société de plus en plus métissée et mélangée. Le mashup est hybridation. Et comme le dit le grand prophète Jean-Yves de Lépinay, "Dans les vidéos youtube de chats mignons chantant du Queen, c'est l'avenir de l'humanité qui est en jeu" :-)


J'ai le sentiment que c'est un art très ludique, démocratique et ouvert à tous les âges,  un "cinema povera", comme tu l'as dit toi-même. Je me trompe ?

Non, tu ne te trompes pas :-) Le jeu est au centre du processus créatif mashup. Jeu avec les auteurs vénérés et cités. Pour leur rendre hommage, le mashupeur emprunte leurs images et les amène ailleurs. Le sacré appartient aux lieux de culte. La création, elle, se doit d'être vivante, grâce à une continuelle remise en questions. Et cela est encore plus vrai aujourd'hui que beaucoup d'oeuvres sont immatérielles et que nous pouvons donc modifier les oeuvres originelles sans toucher à leur intégrité physique.

Il y a aussi jeu avec le spectateur et sa cinéphilie, ses références. Dans un jeu de désarticulation-réarticulation des oeuvres de première main, le mashupeur s'amuse à draguer le spectateur, puis le perdre puis l'ouvrir à de nouvelles significations et horizons. Le mashup entretient un dialogue beaucoup plus direct avec le public que toutes les avant-gardes cinématographiques qui l'ont précédé.

Lors d'une projo où je parlais des liens entre mashup et found footage, mon accent anglais non oxfordien a trompé une spectatrice qui a cru entendre "Fun Footage". Je l'en remercie car elle a découvert une belle manière de définir le mashup. Maintenant, comme l'a si justement dit Claire Richard sur Rue89, "le mashup, c'est bien mieux qu'une blague potache." Il ne faut donc surtout pas emprunter la pente glissante du cliché qui voudrait limiter le mashup à une entreprise "rigolardisatrice".

Son ambition est infiniment plus vaste. Démocratique en effet. Le mashup abandonne le côté hiérarchique de fabrication des films "filmeurs". Et sur Mashup Cinéma, nous souhaitons montrer que les outils de réalisation sont à la portée de tous. Ce qui fait de lui un "cinema povera" c'est-à-dire le cinéma du pauvre. Pas besoin de moyens financiers. Seule compte l'inventivité. Et c'est là que le français fauché peut rivaliser avec le grand studio hollywoodien. Encore faudrait-il que l'on permette au réalisateur-mashupeur de vivre de son métier et qu'on lui accorde un droit à la courte citation. Ce qui n'est pas encore le cas dans les textes de loi.


Est-ce que tu dirais que c'est une façon de se réapproprier l'art d'une façon possiblement irrévérencieuse et parfois impertinente ? Une façon de remettre en cause aussi le capitalisme et la frilosité de l'auteur ?

Non, pas la frilosité de l'auteur, la frilosité du droit d'auteur actuel... qui n'a pas évolué  depuis l'invention d'internet. Oui la réappropriation est importante pour se défendre contre la pensée unique. Mais attention elle ne se fait pas aux dépens des auteurs des images empruntées. Bien au contraire. Quel que soit le degré d'irrévérence du mashup en question, il reste un cri d'amour pour les oeuvres-matière première qu'il travaille. C'est là tout le paradoxe du mashup : il est à la fois contre-culture et fervent défenseur du patrimoine.


Est-ce que cette forme d'art, plus que toute autre, repose sur une culture commune, puisqu'elle repose sur la citation ?

Oh que oui. Il existe bien sûr certains mashupeurs qui trouvent un malin plaisir à tout mettre en oeuvre pour que l'on ne reconnaisse pas sur le moment les oeuvres originelles. Mais le bon mashupeur respecte une déontologie et cite dans les crédits de fin tous les auteurs. Le mashup repose sur les souvenirs et la cinéphilie de ses spectateurs. Il travaille donc sur des images universelles, connues du plus grand nombre. En ce sens c'est bien un bouillonnement réarrangement de la culture commune.

De plus, nous militons pour une véritable mise en valeur des biens communs et des oeuvres de Domaine Public. Là-dessus, la France a du retard sur certains pays scandinaves. Par exemple, pourquoi les films de Méliès entrés dans le domaine public ne sont-ils pas téléchargeables librement ? Méliès était un inventeur. Je parie qu'il aurait adoré que ses films puissent inspirer de nouvelles créations. Les trésors de la création française sont cadenassés. Si on n'enlève pas les scellés, ils sont voués à tomber dans l'oubli.


On dirait que c'est presque une philosophie, une façon de vivre et de penser. Quelque chose de l'ordre de l'hybridation, de la métamorphose, du recyclage, quelque chose qui appartient au mouvement, à la liberté de poser un regard neuf sur ce qui existe déjà.  Est-ce que je suis proche ?

Oui le cinéma mashup n'est pas un mouvement artistique comme l'a été le surréalisme ou l'expressionnisme. C'est plutôt un état d'esprit. Qui voudrait tourner la page du dogme de la propriété exclusive, bête et méchante, du génie romantique qui aurait l'apanage du savoir et serait là pour éduquer les masses. Le mashup met en lumière que nous ne créons  pas à partir de rien. Que nous devons aussi nos idées à ceux qui nous ont précédé et ceux qui nous côtoient. Il est donc tout naturel de créer dans une logique de partage. Le mashup n'est pas encarté, directement politisé comme les cinémas engagés des années 70. Mais il est foncièrement politique puisque tout dans sa manière de voir le jour engage au dialogue, à l'échange et au partage des richesses.

J'aime bien le terme de "commoniste" utilisé par Thierry Crouzet. Thierry Crouzet est un auteur qui met ses livres sous label creative commons. Je pense que beaucoup de mashupeurs sont des commonistes :-) Bien sûr, il y a là une part d'utopie. Et le schéma capitaliste ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Mais cela a le mérite de proposer des alternatives.


Est-ce que le mashup remet en question la notion d'auteur ? Et du copyright ? Peut-on dire que le mashup est d'abord un exercice d'admiration en tant que spectateur ?

Le mashup appelle à conserver une protection morale de l'auteur. Tout auteur doit être protégé de ceux qui détourneraient ses propos pour diffuser la haine, le racisme et l'intolérance. En revanche, le copyright, la partie marchande du droit d'auteur actuel, pourrait être repensé pour mieux prendre en compte notre nouvel espace physique, à savoir internet. Payer des droits d'auteurs pour utiliser une oeuvre ne devrait pas être à la charge du mashupeur mais à celle du diffuseur comme youtube ou google qui eux gagnent leur vie (plutôt bien, non ?) grâce à ces nouveaux contenus. Aujourd'hui certains youtubeurs vivent de leur travail. Pourquoi pas les mashupeurs ?

Là on pourrait me rétorquer "parce qu'ils utilisent des images conçues par d'autres". Et là je pourrais répondre "Tout film est conçu avec les idées des autres. Un exemple parmi tant d'autres : il a été découvert que la scène du bain dans Black Swan de Darren Aronofsky est un pure copier coller de celle du film Perfect Blue de Satoshi Kon. Même découpage technique, même cadrages. Des réalisateurs comme Tarantino ou les soeurs Wachowski sont de purs recycleurs réarrangeurs. Devrait-on les faire payer pour avoir emprunté toutes ces idées ? Pourquoi peut-on emprunter des idées et non des images ?


En y réfléchissant bien, on peut dire que l'art n'est que recyclage depuis toujours. Qu'est-ce que le mashup apporte de différent à la création artistique? Est-il une réflexion sur l'art en général ?

La vraie rupture avec les milliers d'années d'histoire de l'art qui l'ont précédé, c'est l'importance du mot PARTAGE. Et la quantité des ressources recyclables.


Je voudrais que tu nous parles du Mashup Film Festival qui va bientôt avoir lieu.

Réfléchir et voir des films sur  mashupcinema.com c'est bien. Mais nous voudrions pouvoir aussi ressentir le frisson de l'expérience collective en salle sur grand écran. Et proposer un festival au croisement entre cinéma et internet. 
Le Mashup Film Festival a été initié par le Forum des Images en 2011. Nous le reprenons pour une 1ère édition Nouvelle Génération en Juin 2017 à travers toute la France et à l’Etranger.
En quelques mots, ce festival se déroulera sur dix jours festifs de projections, conférences, rencontres-débats, ateliers et concours. Il aura pour particularités d’être :

- un festival participatif pluri-coeur organisé en étoile : des publics invités à créer, inventer et se rencontrer à distance avec notamment un intranet livestream se vivant en simultané dans la cinquantaine de lieux et villes concernés par le festival mais aussi  à tous les internautes depuis leur domicile. 

- un festival aux programmations pourfendeuses de chapelle : mise en valeur de la diversité des oeuvres et des cinéastes mashupeurs, mise en lumière du lien naturel entre mashup et patrimoine, ne plus opposer cinéma d’auteur et cinéma populaire, unir art et sciences humaines.

Et d'ici juin 2017, on organisera sans doute des cartes blanches Mashup Cinéma dans différents festivals. 


Tu m'as dit que tu souhaitais lancer un appel, dis-nous en plus.

Je voulais juste lancer un appel à tous ceux qui ont envie d'écrire sur le mashup. D'un point de vue cinématographique, sociétal, juridique ou philosophique. Le site Mashup cinéma que j'ai créé il y a un an est ouvert à toutes contributions. Si vous avez l'esprit Dideroïque, vous pouvez enrichir l'encyclopédie en ligne qui référence les films et les cinéastes. Et si vous avez une plume (on accepte toutes les couleurs tant qu'elles sont vives et exigeantes), vous pouvez écrire pour la partie webzine où l'on publie tous les dimanche soirs un article qui analyse, contextualise, historicise, met en perspective le mashup dans notre environnement. Vous pouvez aussi nous aider en faisant des collages visuels ou en parlant de Mashup Cinéma sur les réseaux ! On aura aussi besoin de bénévoles pour le festival.


L'instant cinéma

Moonlight Serenade


Merci Julien de nous avoir accordé cet entretien. Pour tout, mais alors vraiment tout savoir, avec des vrais morceaux de mashup dedans, visitez le site  à l'adresse suivante, il est ludique et complet. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le mashup sans jamais oser le demander, c'est par là, mais aussi sur Facebook ou Twitter

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