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Interview :
Nicolas Mathieu pour Aux Animaux la Guerre

Interview : Nicolas Mathieu pour Aux Animaux la Guerre sur Quatre Sans Quatre

 photo : manifestation avec fumigènes (Wikipédia)

"Le texte correspond assez précisément à la crise de 2008 telle que je la voyais. Avec ce truc des subprimes, l'effet domino, ces types gominés qui avaient fait les cons à Wall Street et ces ouvriers qui, au fin fond de la Bretagne ou de la Picardie, payaient les pots cassés." (Nicolas Mathieu)


Nicolas Mathieu, avec Aux Animaux la Guerre livre un roman noir de la déglingue industrielle et sociale d'un petit coin des Vosges. Un livre émouvant, prenant, une épopée de l’ordinaire descente aux enfers des prolos devenus depuis quelques temps, si l'on en croit les discours, des charges et des coûts, bref, des handicaps après avoir longtemps représenté l'avenir de la nation. Il a très gentiment accepté de nous en dire un peu plus sur son bouquin, merci à lui d'avoir pris le temps de répondre à nos questions et de nous avoir concocté, en prime (pas de licenciement ;-), une playlist pleine d'images...

Une photo de manif en illustration de cette interview pour se souvenir avec émotion du temps où la révolte, la lutte accompagnait chaque mauvais coup reçu par la classe ouvrière. Fallait pas se laisser faire, le dire tout haut au patron que ça allait barder...

Oui mais y a plus de patron. Reste des salariés, PDG, DRH, anonymes acronymes chargés des basses œuvres pour d'inconnus actionnaires aux appétits voraces qui raient d'un trait de plume une usine centenaire qui peine à se remettre des jeux de hasard de banquiers encore plus avides qu'eux.

Maintenant, pour les prolos abandonnés, c'est la chasse aux allocs, les sirènes populistes qui chargent la barques d'immigrés encore plus pauvres et malmenés qu'eux, sainte pré retraite ou la débrouille à deux balles pour tenter de niquer cette société qui les a exclus si férocement.


D'où vient ce titre étrange ?

Il est tiré "Des animaux malades de la peste" de La Fontaine. C'est dans cette fable qu'on trouve notamment ces mots fameux
-Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés
-haro sur le baudet.
-Selon que vous serez puissant ou misérable,
Le texte correspond assez précisément à la crise de 2008 telle que je la voyais. Avec ce truc des subprimes, l'effet domino, ces types gominés qui avaient fait les cons à Wall Street et ces ouvriers qui, au fin fond de la Bretagne ou de la Picardie, payaient les pots cassés. Tout le monde morflait, mais pas de la même façon. Et à la fin, il faudrait bien trouver un responsable. Le patron, l'arabe, le politique, les baudets ne manquent pas.


Les Vosges sont votre région d'origine. A part ce constat, y a t'il d'autres rasions qui vous ont poussé à situer l'intrigue du livre dans ce paysage ?

L'idée du livre m'est venue alors que j’assistais à un Plan Social dans un bled près d'Henin Baumont. Une usine qui fermait, des types qui défendaient chèrement leur peau, la direction qui avait ses raisons, etc. Mais j'ai préféré situer l'intrigue dans la Vosges, autre région désindustrialisée et qui m'est plus familière.
Le roman noir, c'est une intrigue criminelle qui sert à parler d'autre chose. De sociologie, des bas fonds, de personnages, de climats. J'avais envie de restituer un monde que je connaissais. Celui des classes populaires et moyennes qui vivent là-bas, en Lorraine, l'odeur du froid, les hivers interminables, les bagnoles et les chansons, des sensations liées à mon enfance, partagées par un nombre incroyable de gens et qu'on retrouve finalement pas très souvent en littérature.


L'hiver et le temps qui refuse de s'écouler, comme gelé, jouent un rôle capital dans votre récit. Ces deux facteurs semblent étouffer la colère, la révolte des travailleurs. C'est un symbole de la fin d'un monde, celui de la lutte des classes et des grands mouvements ouvriers ?

Si c'est un symbole, ce n'est pas à moi de le décrypter. Quand on va trop loin dans le commentaire, on dévitalise ce qu'on a fait. Je préfère ne pas donner de cran d'arrêt aux significations que peuvent prendre les événements et les paysages de ce bouquin. Le lecteur, c'est à lui de construire le sens maintenant que j'ai fait ma part du boulot.


Vous avez particulièrement travaillé l'ambiance musicale ? Il y a toute une bande originale, particulièrement bien choisie, qui se déroule d'un bout à l'autre et renforce encore ce sentiment d'abandon que l'on ressent...

Là encore, je voulais qu'on sorte des topos littéraires. Dans le roman noir, on écoute généralement du jazz, du rock, du Rap, voire de la musique de film (Pelecanos aime bien ça). Moi je voulais que mes personnages écoutent RFM, ou RTL2, comme dans la vraie vie. Je voulais des tubes de France Gall, de Kim Wilde, ce genre de choses.
Après, il y a aussi des morceaux que j'ai choisis pour renforcer une ambiance, donner une autre couleur à un moment de l'action. ça me donne aussi le cap pour rester dans un climat précis. Parfois, les paroles peuvent également dire quelque chose de plus. A la relecture, on pourrait trouver pas mal d'indices comme ça.


A part le grand-père, ex flingueur de l'OAS, il n'y pas réellement de tueur dans le patelin, sauf la connerie. Chacun louvoie pour survivre et les vrais caïds viennent de la ville. Mais le ver était dans le fruit avant l'annonce du démantèlement, Martel et Bruce en particulier, l'issue était elle inéluctable ?

Comme souvent chez les gens qui s'intéressent à la socio, j'ai tendance à penser que le conditionnement l'emporte sur la liberté. Chacun est pris dans un écheveau d'héritages, de contraintes sociales, de nécessités économiques, etc. Tout ça produit un fatum très roman noir finalement. Mais il y a toujours la possibilité d'une échappée belle. Un moment de course à travers les bois, un baiser derrière la piscine, une main qui s'aventure sous un t-shirt, un excès de vitesse, un peu d'humour, un regard silencieux entre deux personnes qui s'aiment au-delà des distances qui les séparent... Si le pire est toujours sûr, le meilleur n'est pas exclu.


Rita est le personnage positif par excellence, elle a de l'empathie, se démène entre sa vie abîmée et les problèmes des autres. Elle incarne la rédemption de la vallée ? La jeunesse n'est pas flambante...

C'est une force qui va. Complétement désabusée, un peu alcoolo, mais qui garde le mors au dent. Un vrai personnage hardboiled.


La jeunesse justement, Nadia, Lydie, Jordan, semblent complètement en dehors de l'univers des adultes, entièrement déconnectés, dans une bulle qui leur est propre. Il n'y a pas d'espoir de ce côté ?

Bien sûr qu'il y a de l'espoir. Jordan a pas mal d'emmerdes, il est raide dingue de la plus belle meuf du bahut qui s'en tape comme c'est pas permis, son père est en train de perdre son job, sa mère n'est plus là, ses potes le pourrissent constamment, l'ennui est là à chaque tournant... mais en même temps, il a faim, il veut sa part de vie, et il lui arrive quand même quelques chouettes trucs. Même au fin fond de l'enfer, il reste toujours une fille à laquelle s'accrocher.


Dans votre roman, tout est politique et il n'y a pas de personnage politique qui intervient. C'est paradoxal non ?

Justement pas. Il ne faut surtout pas laisser ce beau mot de politique aux professionnels: partis, élus, énarques (qui ont totalement leur utilité d'ailleurs). Dans les 70's on pensait que tout était politique, même le sexe. Je suis de cet avis. On ne cesse jamais de se démener avec ce drôle de truc: vivre ensemble. Les autres, les supporter, les aimer, les aider, c'est impossible et inévitable. Les uns font du fric, les autres perdent leur job: à la fin, il faut quand même se démerder pour exister en commun. Ou alors non. Et la violence devient possible. La guerre.


Tradition oblige : Y a t'il un prochain en route ? Y retrouvera t'on des personnages de Aux Animaux la Guerre ?

Oui. Il est en route, mais à ses balbutiements. Et n’est pas impossible que des personnages de Aux animaux interviennent. Dans le fond.


La playlist de l'interview choisi par Nicolas Mathieu

J'ai choisi des morceaux qui sont liés à certains de mes films de chevet. Comme ça, je fais coup double.

Le lauréat : Peut être le film que je mettrais tout en haut de ma liste. Je l'aime infiniment pour tout un tas de raisons.

Le feu follet : J'ai eu une période très "hussard". Morand, Nimier. Drieu. J'aimais l'élégance provocatrice, l'absence d'idéologie (plutôt une idéologie droitière qui se planque en réalité), cet espère de désespoir chic ou de désinvolture racée.
ça m'est passé, mais ce film reste un must pour moi. Et notamment ce moment, déchirant. Maurice Ronet est un géant.

Head On : Une histoire d'amour punk sans bavure. c'est simple comme un coup de lame. Et cette entrée en matière est complètement électrisante.

Rocky : Je crois que c'est Serge Daney qui disait que le cinéma, c'est l'enfance. La mienne a été baignée par les films d'actions des 80's . Et pas seulement les films avouables tournés par McTiernan, James Cameron ou Ridley Scott. "Commando" m'a bouleversé par exemple, sans parler de Top Gun, vu et revu ad nauseam.
Rocky reste un excellent film à mes yeux. Ce personnage a quelque chose de spécial. Ce n'est pas un virtuose, un boxeur né, ce genre de chose. C'est un tocard qui a la rage au ventre. Qui tient bon. C'est avec ce genre de mythologie qu'on arrive à tenir par gros temps.

Drive : C'est assez rare finalement. Quand un film sort et correspond exactement à votre horizon d'attente. J'avais lu le bouquin de Sallis des années avant la sortie du film et j'avais bien aimé. Mais le film m'a vraiment rendu dingue. Cette sécheresse, cette précision, l'absence de psychologie, la froideur au coeur de L.A. J'ai écrit une bonne partie de Aux animaux la guerre en écoutant la BO du film. Je voulais retrouver cette sorte d'ascèse, cette efficacité martiale.

Aux animaux la guerre – Nicolas Mathieu – Actes Sud – 360 p. mars 2014 

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