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Maud Mayeras, l'interview

Maud Mayeras, l'interview sur Quatre Sans Quatre

Reflex est l'un de mes gros coup de cœur de l'année 2013, un livre étonnant et en dehors des sentiers parfois rebattus du thriller.

Les codes sont là mais il y aussi ce petit plus, ce je-ne-sais-quoi qui le distingue de la masse comme vous pourrez le découvrir dans la chronique qui lui a été dédiée.

Après Hématome (Calman-Levy 2006), son premier roman couronné du Prix des Limbes Pourpres et finaliste du Prix Polar SNCF, Maud Mayeras nous invite dans REFLEX (Éditions Anne Carrière) à pénétrer une atmosphère sulfureuse en un lieu non identifié pour accompagner Iris, son héroïne, photographe de scène de crime, bègue et légèrement obsessionnelle, dans un retour sur les traces de son passé et de ses cicatrices toujours douloureuses.

Comme elle n'est pas aussi psychopathe que dit dans sa présentation, Maud a la gentillesse de répondre aujourd'hui à quelques questions pour Quatre Sans Quatre, une occasion de découvrir comment se construit un livre, comment l'a vécu sa créatrice et nous l'en remercions.

Pour les débutants : attention ! Le coup du mariage et du bébé pour débloquer le curseur qui clignote et remplir la page blanche ne fonctionne peut-être pas à tous les coups pour tout le monde, il est impératif d'avoir du talent et de l'imagination et Maud Mayeras en a avant tout ... Ne venez pas vous plaindre après...


Comment s’enclenche le processus d’écriture dans un projet comme Reflex? Il y a presque 5 ans entre votre premier livre Hématome et celui-ci, la gestation fut si longue?

Avant la naissance de Reflex, avant même qu’il ne soit qu’embryon, il y a eu l’aventure Hématome, et le syndrome de la page blanche qui l’a suivi. Impossible d’écrire quoi que ce soit, curseur clignotant, bloqué.

Et puis, un mariage. Et un petit garçon. Changement de vie, changement de mœurs, et l’envie qui est revenue doucement. Puis sûrement. D’abord prudente, et enfin avide.


Vous êtes plutôt plan hyper précis, travail organisé à l'extrême ou plutôt à laisser l’imagination courir à son rythme et reprendre ensuite?

Un peu tout cela à la fois. J’aime travailler sur une trame précise, qui me permet de baliser le terrain, de savoir où je pose les pieds. Mais parfois, l’avancée dans l’écriture bouscule la trame et la rend moins stable.

Dans ces cas-là, je laisse mijoter, je laisse le problème se débloquer, le nœud se desserrer, et quand tout est plus clair, l’écriture reprend. J’adapte la trame plusieurs fois, au fur et à mesure du récit. Tout peut changer, même au dernier chapitre. On n’est jamais certain de ce qui fonctionnera le mieux avant de le « mettre en mots » !


Au tout début, Iris explique sa technique de photographe de scène de crime.
Elle découpe la réalité trop crue en phases rituelles qui morcellent la violence et l’aide à la faire entrer dans un schéma rassurant.
C’est une allégorie de la façon dont les êtres humains appréhendent leur réalité? Au risque de perdre de vue l’ensemble du tableau pour n’en garder que des bribes lénifiantes?

Je pense que chacun possède son propre rituel pour contourner ce qui lui fait peur, ou ce qui ne lui plaît pas, plus classiquement. On tourne la tête, on chante, on pianote, on fait semblant.

Pour éviter le choc, on se fabrique des carapaces variées quitte à s’aveugler.
Sans ces œillères peut-être plongerions-nous tout droit vers la folie…


Les prénoms de vos héros sont très révélateurs, ils contiennent tous une des clés de l’énigme.
Il n’y a pas là de hasard, si ?
Vous les avez choisis avec soin quand vous aviez déjà la trame de Reflex?

Intéressante question. Deux personnages seulement ont conservé leurs nom et prénom d’origine. Iris et Henry. Pas forcément parce qu’ils étaient révélateurs, mais parce que j’avais un besoin viscéral de m’attacher à eux, je n’aurais pas pu le faire en modifiant leur identité en cours d’écriture.

Tous les autres personnages ont vu leur nom modifié au fil des pages, par souci esthétique parfois, pour adresser quelques clins d’œil à d’autres moments. Reflex ne possédant pas vraiment de repères géographiques, je devais également m’atteler à trouver des prénoms et des noms assez « universels ».


Reflex fourmille d’indices et de symboles pour qui s’y attarde un peu.
On y trouve aussi bien des références à la mythologie (Œdipe, Iris, Diane, Orphée) ou aux contes (Le petit chaperon rouge) qui balisent l’ensemble du récit, comme si vous vouliez donner de la transparence à cette énigme, donner sa chance au lecteur de trouver par lui-même.
C’est une volonté de cheminer ensemble, auteure/lecteur ou une sorte de défi à qui ouvre le livre?

Il s’agit d’abord de références personnelles qui se glissent forcément entre les lignes, l’envie de rendre hommage à certaines influences. Il ne s’agit pas forcément là d’un défi. Chacun y trouvera ses propres souvenirs.

Les contes et les mythes sont surtout présents pour évoquer le flou entre le bien et le mal. Je crois qu’il n’est jamais si simple de les départager, et c’est ça finalement, qu’il me plaisait d’explorer. Au-delà de ces références, on peut aussi trouver d’autres clins d’œil, à des séries, des personnages de fiction, des films, et surtout, à la musique. J’aime partager ce qui me touche à un instant précis, si un long-métrage me bouscule, j’aime le faire sentir. Et les plus forts ressentis transparaissent forcément à travers l’écriture !


Vos personnages sont semblables à des rats dans un labyrinthe, il n’y a qu’une issue, elle est inéluctable et les faux chemins de leurs auto-hypnoses ne les aideront pas à y échapper.
C’est votre propre vision de l’existence ou juste celle nécessaire à ce récit?

On creuse soi-même son chemin vers la sortie. Tout est encore une fois lié à cette frontière indéfinie entre bien et mal. Rien n’est manichéen, tout est fait de nuances.

Je pense qu’à un moment, chaque personnage possède le choix de prendre telle ou telle direction. Ils pourraient tous échapper à leur dessein, mais ils courent vers leur perte, et s’enlisent. Ils piétinent, et s’enlisent encore plus, jusqu’à ne plus avoir le choix, justement.


Le bégaiement d’Iris, le toucher, la vue parcellaire de tous, l’identité sexuelle incertaine des personnages, les lieux non identifiés, Reflex, c’est “le dérèglement de tous les sens” rimbaldien?

Si on doit parler de « Dérèglement de tous les sens », alors je pencherais plus pour Baudelaire, l’initiateur, qui mettait en cohérence les sons, les parfums et les couleurs. Qui prônait la magie du mélange.

C’est probablement cela que j’ai un peu (de loin, et en élève désordonnée) cherché à faire. Reflex est dans ce sens, une expérience sensorielle, et ce grâce à l’imaginaire que chacun développera entre les lignes.


A bien y réfléchir, il n’y a que des victimes dans toute cette histoire jusqu’où faut-il remonter dans le temps pour trouver un coupable?

Non, tout le monde n’est pas forcément victime. Mais tout le monde est forcément un peu coupable, à sa hauteur. L’origine du mal est lointaine, mais ce n’est pas forcément l’important. Le crime en lui-même ne m’intéresse pas forcément, ce sont les raisons qui poussent à le commettre qui sont fascinantes.


Un petit scoop pour finir, il y a un nouveau projet en cours?

Oui, l’embryon grandit lentement mais sûrement. L’écriture a débuté, mais je ne peux pas en dire vraiment plus … Disons simplement que cette fois, il y aura un brin de lumière derrière l’obscurité.


La musique du livre

Et pour conclure, quelques perles issues de la playlist publiée à la fin de REFLEX, presque 60 titres, y'a de quoi se faire plaisir ;-)

Maud Mayeras - REFLEX - Editions Anne Carrière - 366 p. octobre 2013

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