Quatre Sans Quatre

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Recueil :
PLAY IT AGAIN, DUPONT de Jean-Patrick Manchette

Recueil : PLAY IT AGAIN, DUPONT de Jean-Patrick Manchette sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième... de couv...

« Le jeu n’avait pas attendu l’informatique à bon marché pour s’automatiser. Songez au jokari. »
Général-Baron Staff (Jean-Patrick Manchette) Métal Hurlant n° 43

De 1978 à 1980, Jean-Patrick Manchette tient dans le magazine de bande dessinée et de science-fiction Métal Hurlant, revue phare de la culture moderne de l’époque, une chronique sur un sujet pour le moins inattendu : les jeux de l’esprit.

C’est que Manchette, spécialiste du roman noir et théoricien du genre, amateur de grande littérature, de philosophie et de tactique militaire, est aussi un passionné de jeux, et en particulier de jeux de stratégie.

Sous le pseudonyme martial et burlesque de Général-Baron Staff, Manchette passe ainsi en revue avec un humour sans pareil des jeux improbables aux règles parfois déconcertantes, voire franchement absurdes. Grand amateur d’échecs, il livre aussi ses sentiments sur cet art et sur ses grandes figures, tels Fischer, Spassky, Karpov ou Kortchnoï. Dans un tourbillon d’érudition et avec une liberté de ton irrésistible, l’écrivain réunit dans ces pages, à la manière du Livre de préfaces de Borges, un catalogue délectable d’objets ludiques dont la seule évocation défie parfois l’imagination.


« La situation des jeux en France est misérable. »

Jean-Patrick Manchette, disparu voici vingt-cinq ans, mille fois hélas et mille ans trop tôt, ne s’est pas contenté de dynamiter le roman noir « à la papa » français, loin de là. Cette révolution nécessaire, il l’a faite avec un tel brio que son influence est toujours aussi prégnante près de cinquante après la parution de son premier brûlot, L’Affaire N’Gustro, réédité aujourd’hui par les éditions Gallimard dans sa collection culte, qui l’avait déjà publié en 1971, la Série Noire. Tout l’intéressait !

Jean-Patrick Manchette a donc joué aussi. Beaucoup. Et pas pour s’amuser - un peu tout de même -, avec sérieux et curiosité pour toute nouveauté, l’époque était au progrès en continu, propice aux inventions les plus farfelues. Fêlé de stratégie, échecs, go, Risk, Diplomatie, Il ne dédaignait pas pour autant les jeux désarmant de simplicité, ne nécessitant qu’un papier, quelques haricots et un crayon, Morpion, Nim, ou ceux de l’esprit, plus délicats - « Son quart est vide, ses douilles aussi » - que sont charades et contrepets. Il était donc l’homme idéal pour écrire des chroniques ludiques, sous le pseudonyme de Général-Baron Staff, dans ce monument de la culture underground de la fin des années 70 que fut Métal Hurlant. Magazine que nous ne manquions sous aucun prétexte, adolescents que nous étions. Avec Rock & Folk et Actuel, voire Pilote, c’était un mois de saines lectures et de rigolades assurés.

Outre les grands classiques, Manchette, du numéro 34 d’octobre 1978 au 53 de juillet 1980 explore, déniche et teste d’improbables jeux, ou projets de jeux, aux règles parfois absconses, certains sont devenus des classiques, d’autres n’ont même pas laissé leurs noms dans l’histoire (Outreach, Organized Crime, Djambi). Il conseille, suggère des modifications dans les actions afin de compliquer l’affaire ou de la rendre plus intéressante. Ses chroniques parlent de loisirs, d’amusement, mais également, en passant, de littérature (Philip Jose Farmer et autres Alain Robbe-Grillet), de cinéma, comme à son habitude, il ne donne pas que la moitié de ses opinions :

« Mon aversion extrême pour le film Star Wars se fonde sur le fait que c’est le premier film de l’histoire dont les auteurs ont DÉLIBÉRÉMENT exclu toute violence, tout sexe, toute émotion. C’est au cinéma ce que Mireille Mathieu est à la chanson. Voilà. »

Général-Baron Staff n’a pas non plus sa langue dans sa poche lorsqu’il évoque le social ou la politique, il tire à vue et fait mouche à chaque fois. « Quand les salariés épuisés dorment, quand les camions des compagnies laitières livrent leurs cartons qu’il faut payer encore plus cher car on en a ôté la crème (implacable logique), quelle joie c’est, le front contre la vitre froide, de songer au but que nous nous sommes fixés : l’émancipation des travailleurs. »

C’est peu dire que les jeux sans intérêts sont passés au hachoir avec jubilation. Derrière la nouveauté, Manchette va puiser aux sources, remonte l’arbre généalogique et dénonce, le cas échéant, l’arnaque voulant vous faire débourser cher pour un vulgaire morpion ou un Marienbad relookés.

Ces petits textes sont jouissifs, à lire dans n’importe quel ordre, au hasard, même si certains se suivent, vous ne serez pas perdus, peut-être juste pliés de rire lorsque vous découvrirez quelques faux dialogues avec ses complices Philippe Manœuvre ou Jean-Pierre Dionnet, à qui l’on doit la préface, ou à la lecture de certaines pépites telles que celle-ci : « Si vous êtes stalinien anglophone ou Alexandre Soljenitsyne, vous aurez plaisir à vous procurer POLICE STATE, dont le plateau de jeu analogue à celui du Monopoly est constellé de faucilles et de marteaux. »

On assiste au surgissement de l’informatique dans le domaine ludique, du basique Pong aux petits appareils dédiées à un seul logiciel, puis aux plateformes légèrement plus évoluées permettant l’insertion de cartouches différentes. L’analyse qu’en fait Manchette est à la fois enthousiaste pour l’apport indéniable de la technologie dans cet univers, et d’un pessimisme réaliste quant aux répercussions des écrans sur l’humain. Là encore, on regrette qu’il ne soit plus là aujourd’hui pour nous livrer son regard caustique et lucide sur les réseaux sociaux et les consoles dernière génération...

« Dans le domaine du jeu comme dans les autres, la « révolution informatique » (pour parler comme un politicien) constitue surtout, dans les conditions actuelles, une belle avancée dans un domaine palpitant entre tous : celui de la transformation de l’homme en légume. »

Mention spéciale pour sa découverte des machines spécialisées dans les échecs, sa grande connaissance de ce jeu lui permet une analyse si judicieuse qu’elle est toujours valable aujourd’hui. Bravo aux éditions de la Table Ronde pour ce recueil passionnant, très richement illustré d’images d’époque, un bel hommage à l’éclectisme de Jean-Patrick Manchette.

Un recueil plaisir de chroniques parues dans Métal Hurlant, parce que c’est Manchette, parce que les textes y sont intelligents, drôles, acides parfois, mais toujours justes, diablement bien documentés et manchettement bien écrits.


PLAY IT AGAIN, DUPONT - Jean-Patrick Manchette - Éditions de la Table Ronde - 150 p. juin 2020
Chronique ludiques parues dans le magazine MÉTAL HURLANT entre 1978 et 1980
Préface de Jean-Pierre Dionnet

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