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SI TOUS LES DIEUX NOUS ABANDONNENT de Patrick Delperdange

SI TOUS LES DIEUX NOUS ABANDONNENT de Patrick Delperdange sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le Pitch

Céline a froid, elle traîne son sac à dos et son peu d'affaires sur une petite route, errant sans but, s'éloignant surtout d'un lieu où il s'est passé quelque chose d'horrible. Alors que la neige arrive, elle est prise en stop par Léopold, un vieux monsieur fragile qui est tout heureux d'avoir un peu de compagnie. Il est veuf et respire plus par habitude que par volonté. Josselin est un hâbleur, un m'as-tu-vu, il surestime largement ses capacités intellectuelles et est sous la coupe de son frère, Maurice, une brute bornée et dangereuse.

Léopold prend goût à la présence de Céline, il retrouve des sensations qu'il croyait oubliées. Une présence, une jolie silhouette, un merci, le plaisir de faire pour l'autre. Comme la jeune femme en a vu de dures et qu'elle a besoin de souffler, elle va séjourner à la ferme et nouer une singulière relation avec le vieillard.

Les chiens de Maurice, laissés en liberté, agressent Céline qui en blesse un grièvement. Un fait tout bête, un accident banal, qui va lier le destin des trois personnages dans une sarabande hallucinante où chacun ne peut compter que sur lui-même, les Dieux étant aux abonnés absents depuis longtemps...


L'extrait

« J'ai pris mon sac à dos posé sur le sol entre mes jambes, je l'ai ouvert et j'ai écarté le pull ensanglanté et le couteau enveloppé de son manchon de cuir, le couteau que je n'avais pas osé replacer à ma ceinture après ce qui s'était passé, avant de sortir la bouteille de génièvre que j'avais emportée en partant et qui était pratiquement vide.
Je l'ai porté à mes lèvres et j'ai bu ce qu'il restait d'alcool. Le patelin dont il m'avait parlé est apparu dans la lumière, des bâtiments bruns de deux ou trois étages placés de part et d'autres de la route. Il y en avait sans doute davantage que ce qu'il avait déclaré, mais aucun ne semblait habité. Derrière leurs rideaux soigneusement tirés, toutes lampes éteintes, les habitants de Valmont s'étaient calfeutrés pour la nuit, en prévision de la neige qui allait tomber.
La maison du vieux se trouvait à la sortie de la petite cité campagnarde, au bout d'un sentier caché par deux rangées de grands arbres qui remuaient doucement dans le vent. Il a arrêté la voiture au milieu d'une cour entourée de constructions sur trois de ses côtés. Il s'agissait d'une ferme mais j'ai vite compris qu'elle n'était plus utilisée depuis pas mal de temps. Peut-être même des années. Plusieurs portes bâillaient sur leurs gonds, des vitres étaient fendues, des tuiles s'étaient envolées. Des tas de foin pourrissaient, massés contre les murs. Les phares se sont éteints et nous avons été plongés dans l'obscurité. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Bonne question en fait : que faire quand tous les dieux se sont faits la malle ? On vit comme on peut, avec cette résistance des êtres qui ne veulent pas tout à fait abdiquer. Léopold patauge dans ses drames et ses souvenirs, ses fautes inextricables surnageant dans sa pauvre mémoire défaillante, il s'accroche à Céline, son bout de bois du naufragé dans le désastre. La jeune femme, aussi perdue que le vieux, souffle sur quelques braises qui couvaient encore au fond de lui. Quant à Josselin, il a sa propre religion, s'arrange avec le dogme, en fait son affaire, le cul de Céline en ligne de mire, les ragots des bouseux comme carburant à fantasmes bien glauques.

Ils savent tous que ce n'est pas la peine de compter sur une aide extérieure, qu'il va falloir trouver sa route dans ce putain de pays où les patelins sont dissimulés aux regards par un entrelacs de routes secondaires, où le paysage fluctue autant que les souvenirs et la loyauté. Chacun des trois a sa propre voix, il parle en son nom, divague à sa guise, explique sa logique ou ses pulsions. Ils se rejoignent dans la déshérence, l'errance et l'impossible communication. Les pauvres tentatives altruistes se fracassent sur un réel désespérant de violence, de non-dits, d'hypocrisie, d'individualisme ou de pas-de-chance.

Un livre fort, étrange, qui vous enveloppe d'une atmosphère lourde, proche du superbe Un Soir Un train, le film de André Delvaux, tant par les paysages désolants et désolés que par les personnages condamnés à l'incommunicabilité. Un roman en noir et blanc, subtil par ses nuances et ses contrastes, la fulgurance des images sordides qui surgissent. Ces trois êtres ont compris depuis longtemps qu'il n'y avait rien à attendre du ciel, la séparation avec ces gens-là, les autres, est irrémédiable. Alors ils rebondissent comme des super balles dans un magasin de porcelaine, au hasard des dégâts, espérant à un moment tomber dans un endroit où il est enfin possible de poser son sac. Comme les saumons, Céline, et ce qu'il reste de conscience à Léopold, vont remonter le torrent pour revenir à la faute originelle, une infime lueur de rédemption semblerait y flotter, on ne sait pourquoi.

Un paysage sans repère, sans relief mais tellement présent, des protagonistes qui s'épuisent comme nous à comprendre quelque chose à cette étrange chose qu'est la vie et ses aléas. Impossible de se distancié, Céline, Léopold et Josselin sont des parts d'humanité, impuissants mais agissant malgré tout parce que ne rien faire serait pire que tout.

Alors ils partent, un road-movie hallucinant, surréaliste, dans cette campagne quasi morte, immobile, partout semblable d'où il semble impossible de s'extraire. Magnifique allégorie de la vie tout simplement, celle où l'on croit que, mais finalement, non.

Si Tous Les Dieux Nous Abandonnent est un magnifique roman, à plusieurs niveau de lecture. Passionnant d'un bout à l'autre, l'auteur sait jouer des rouages les plus secrets de l'âme humain pour construire une histoire brutale, féroce, paradoxalement terriblement humaine, sans pathos inutile mais avec une psychologie d'une finesse remarquable.

Un très très grand roman noir, très noir, incarné par de magnifiques personnages d'anthologie. On trouve là un parfum de tout ce que j'aime chez les Belges, les poèmes de Brel, la folie drôle de Poelvooorde, les Idées Noires de Franquin, les destins à la Simenon, les toiles de Magritte et Delvaux.


Notice bio

Patrick Delperdange est né en 1960. Il vit et travaille à Bruxelles. Prix Simenon pour son roman, Monk, prix du Jeune Théâtre pour la pièce Nuit d'Amour (Actes Sud), écrite en collaboration avec Anita Van Belle, il a publié depuis 1985 une quarantaine d'ouvrages dans plusieurs domaines littéraires. Le roman Chants des Gorges, paru aux éditions Sabine Wespieser, réédité récemment chez Espace Nord, a été couronné par le prix Rossel, le prix littéraire le plus prestigieux de Belgique francophone.


SI TOUS LES DIEUX NOUS ABANDONNENT – Patrick Delperdange – La Série Noire – 230 p. janvier 2016 

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