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Théâtre :
DÉSAXÉ de Hakim Djaziri

Théâtre : DÉSAXÉ de Hakim Djaziri sur Quatre Sans Quatre

Hakim Djaziri est un auteur, réalisateur, scénariste et comédien. Sa pièce, Désaxé, a été montée en février 2019 pour la première fois au Festival Oui ! à Barcelone et présentée en off à Avignon, dans une mise en scène de Quentin Defalt. Elle a obtenu le Grand Prix du théâtre en 2018. Pour en savoir plus.

Cette pièce fait partie des cinq pièces en lice pour le Prix Godot 2020

Deux personnages seulement : le vieil homme et l’homme, le père et le fils.
L’homme égrène ses souvenirs et retrace le parcours chaotique qui l’a amené là, en prison, à Fleury-Mérogis ; son père lui envoie des lettres et le verra une fois au parloir.

Il y a donc d’emblée plusieurs niveaux de communication, plusieurs époques, plusieurs voix et ce sont ces va-et-vient qui vont projeter de la lumière sur la situation actuelle.


« 5 octobre 1988

Le pays est à feu et à sang.
Ébullition dans les rues.
J’ai sept ans.
J’assiste à une violence extrême. La violence qui deviendra le phénomène auquel je serai le plus confronté dans ma vie.
Avant ce 5 octobre, je n’avais jamais eu l’occasion d’avoir peur.
Dans la voiture, on est quatre.
Mon frère.
Mes parents.
Et moi.
Je regarde, hébété, la colère se traduire en insurrection civile.
La jeunesse algérienne est dehors à crier son désarroi.
Poteaux électriques arrachés.
Bus et voitures renversés.
Gaz lacrymo.
Des nuées de bambins pas plus hauts que moi courent dans tous les sens.
L’ambiance est tendue.
Le peuple en a marre du parti unique au pouvoir.
Le FLN.
L’armée réplique. Entre cinq cents et six cents morts.
L’Algérie bascule dans l’horreur.
C’est une insurrection spontanée.
Elle profitera aux islamistes.


17 juillet 1993
On a appris à vivre avec la peur.
Couvre-feu.
Barrages policiers et militaires partout.
Les islamistes ont mis l’Algérie à genoux.
Leur doctrine a trouvé des dizaines de milliers de partisans.
Parmi les désabusés du peuple.
Leur combat ?
Renverser le régime en place.
Parfait !
C’est dans la continuité des émeutes de 88.
Et.
Revenir à des valeurs islamiques.
Ca sent mauvais ça !
Combien de jeunes du quartier sont partis faire le djihad ?
Je ne sais pas.
Des dizaines, d’après mon oncle. » (p. 15-16-17)


Tout commence en Algérie, en 1986, alors que le garçon n’a que cinq ans. Son père est haut fonctionnaire et sa mère psychologue, leur vie dans une banlieue riche est aisée et très agréable jusqu’à ce que la crise politique éclate, la guerre civile, qui amène l’intégrisme religieux au pouvoir. Dès lors, tout change pour cette famille unie et aimante : elle est, comme tant d’autres familles, à la fois directement dans le viseur des intégristes car pratiquant un islam de façon trop peu rigoureuse, par leur mode de vie européen, par leurs idées et leurs valeurs trop cosmopolites, trop à gauche, trop libres. Attentats, restrictions des libertés de la vie quotidienne, nouvelles lois, nouvelles brutalités de tous ordres, le climat devient de plus en plus dangereux pour les Algériens et la famille décide, fin 1994, de partir avec ses deux garçons et de s’installer en France.
Mais à Aulnay-sous-bois, dans la cité des 3000.

Choc, bien entendu, choc du déclassement, car les parents ne peuvent pas retrouver un travail en lien avec leurs compétences et vivent donc une existence chiche à laquelle ils n’étaient pas accoutumés, choc de comprendre qu’ils ne reviendront plus en Algérie et qu’il faut se résoudre à avoir tout abandonné derrière soi, y compris la famille restée là-bas, choc de se découvrir étranger, bizarrement habillé par rapport aux autres, parlant avec un accent, choc de voir des élèves – des filles – se battre à l’entrée du collège, choc de voir que sa classe est composée majoritairement de Noirs et d’Arabes… On le traite de blédard et il devient vite, pour une malencontreuse remarque faite en classe, la tête de Turc de tous ses camarades.

Dès lors, il faut choisir son camp et s’adapter, voire devenir une sorte de leader, ou se faire humilier et frapper tous les jours.
Ni son père – qui fait les marchés maintenant – ni sa mère – femme de ménage – ne peuvent l’aider, trop fatigués eux-mêmes, trop occupés à maintenir la tête hors de l’eau pour tous les quatre, et espérant pouvoir simplement faire confiance à leurs enfants pour s’adapter et se faire à leur nouveau mode de vie.
Quatre ans plus tard, il retourne en Algérie, en vacances dans sa famille et passe son temps à frimer, à leur en mettre plein les yeux avec son portable, ses fringues et ses mensonges. Parce que les HLM … Immigré là-bas, blédard en France, jamais à sa place, le voilà qui enjolive et fait baver d’envie tous ceux qui sont restés, qui souffrent et vieillissent prématurément. Dix ans de terrorisme, dix ans de souffrances et de peur, ça laisse des marques.

Après un été à draguer les filles au soleil, vient le temps de la désillusion de ses parents : à l’issue du conseil de classe, il se retrouve exclu du lycée pour cumul de conneries.

Petit à petit, la rancoeur, la rage, l’humiliation prennent le pas sur tout ce dont ses parents avaient pu avoir rêvé pour lui. Pourquoi sont-ils parqués dans cette cité merdique, pourquoi les parents ne peuvent-ils espérer mieux que de se crever la paillasse dans des boulots ingrats et exténuants, pourquoi ne se rebellent-ils pas, pourquoi a-t-il le sentiment de faire partie des exclus et des laissés pour compte, dont personne ne se soucie, cantonnés aux marges sociales et géographiques.

Alors la délinquance, pour le fric, pour la « belle vie », les restos, les fringues, tout ce dont sa bande et lui se sont sentis privés, toute une revanche matérielle dont ils jouissent fort, chaque délit devenant une victoire, une revanche. La naturalisation enfin obtenue pour la famille ne change rien, être enfin français ne donne ni travail ni respect, le papier officiel si cher à ses parents ne transforme pas le regard que les autres portent sur eux.

Pourtant il trouve un travail de manutentionnaire, loue un studio, tombe amoureux. Ses parents sont persuadés que tout va aller de mieux en mieux, confiants en l’avenir, épaulant leurs enfants et toujours amoureux l’un de l’autre. Pas pratiquants, mais fêtant l’Aïd avec un bon repas, de la musique et un peu de vin, juste une fête familiale pleine de joie et de tendresse.

Parenthèse douce...

La suite ? Eh bien parce que Nadia le trompe, il tabasse son rival. Puis se fait à son tour tabasser. Coeur verrouillé à double tour, le voilà qui rumine des idées de vengeance et de violence quand il rencontre un ami d’enfance, Souleymane, qui l’invite à la spiritualité, à la prière qui apaise et répare les blessures.

Le jeune imam est persuasif et ses paroles rendent les fidèles fiers d’être musulmans et les remplissent de haine envers les Français qu’il décrit comme étant impies, méprisants et insultants.
Maintenant, il a le sentiment d’avoir donné un sens à sa vie, il est serviable, vit une vie simple et pure, ne boit plus, ne fait plus aucun écart, « l’islam comme seul miroir ». Il se sent heureux et en paix, pour la première fois.

Mais bientôt il travaille dans une association qui vient en aide aux Musulmans et rencontre celle qui va devenir sa femme. Petit à petit, le fossé se creuse avec ses parents qui viennent habillés à l’européenne à son mariage, ce qu’il ne leur pardonne pas. Il les voit de moins en moins, presque plus, bien qu’il ait eu une petite fille. Leur vision de l’islam rigoureux auquel il a choisi de se conformer est celle d’un carcan « moyenâgeux » qui emprisonne les femmes et combat absolument tout ce en quoi ils croient et qui les a toujours guidés.

Petit à petit, l’idée de partir de France chemine en lui, en un mouvement absolument symétrique à celui qui l’y a amené quinze ans auparavant.

Et puis il fait la connaissance, à la mosquée, de Cheikh Younes qui prône le djihad pour tout homme apte, et sa rhétorique est si habile qu’elle convainc sans mal et que, lentement, l’idée de tuer et d’être tué devient naturelle et même normale, indispensable, urgente pour aider les leurs qu’on insulte, qu’on méprise, qu’on assassine. Voilà enfin une mission noble et glorieuse, un acte de foi digne de son dévouement.

En contrepoint des souvenirs du jeune homme, les lettres que son père lui adresse pendant sa détention.
Le père écrit à son fils tout ce qu’il n’a pas pu ou pas su lui dire, tout ce que le fils n’a pas su entendre également. Il lui parle de sa mère, de l’amour qu’il a pour elle, de la femme incroyable qu’elle est, qu’elle a été quand ils vivaient en Algérie. Il raconte ses parents, son enfance, son amour pour l’Algérie et combien son pays lui manque mais il explique aussi le choix de partir, l’espoir de donner un avenir à leurs deux fils, la culpabilité qui les ronge maintenant.
Désir de retisser des liens, de remplacer la haine par l’amour et la bienveillance. De faire prendre conscience à son fils de ce qu’il a fait, comme il le lui dit lors de sa visite au parloir :

« Tu crois que si tu avais eu le confort dont tu rêvais, tu aurais été plus heureux ? Tu crois que c’est là le remède à tous tes maux ?
Le mal est beaucoup plus profond que ça, mon fils.
C’est ton choix qui t’a guidé, pas ton inconfort. Tu as choisi. À la croisée des chemins, tu as fait le choix de cette vie.
Tu aurais pu prendre l’autre route. C’est vrai qu’elle n’est pas de tout repos. Elle aurait peut-être attisé ta colère. Tu aurais sans doute versé quelques larmes et quelques litres de sueur. Dos au mur, il aurait fallu faire preuve de courage et de persévérance. Mais au moins, tu aurais pris ta place dans ce pays. Au moins, tu nous aurais donné raison d’avoir tout sacrifié pour vous. Nous aurions enfin pu étouffer cette satanée culpabilité qui nous ronge.
(Un silence.)
On a toujours le choix mon fils.
(Un silence.)
Tu as choisi, et on a tous perdu. »

Ses parents ont fui l’intégrisme religieux, sa violence et sa fureur et cependant lui s’y est livré – presque - corps et âme ; ils ont voulu lui donner une chance de vie libre et il s’est enferré dans une radicalisation effrayante ; leurs choix, il les a combattus, leurs valeurs, il les a foulées aux pieds, leur patience et leur humilité, il les a prises pour de la faiblesse et de la lâcheté. Mal accueilli par la France, exclu, mis aux marges, il a appris la haine, la frustration, la rage et s’est trouvé être une proie idéale pour un imam charismatique et manipulateur.

Une pièce remarquable, inspirée de la vie même de Hakim Djaziri – mais ce serait réducteur de n’y voir qu’une autofiction, il me semble – qui prend à bras le corps le « phénomène de radicalisation » et l’embrigadement identitaire, comme il le dit lui-même. Sentir qu’on n’a aucune place fait éclore la haine.

« Qu’est-ce qui t’a mis en colère ? Est-ce l’école ? Est-ce le ghetto ? Des personnes ? Une personne ? Qui t’a fait si mal à tel point que ta douleur t’a fait dévier ?
Qui a changé ce petit diamant brut en pierre ? Qui a changé ton petit coeur aimant, palpitant, plein de vie, en coeur de granit tourné vers la mort ; la tienne et celle des autres ?
Qui est cette hydre monstrueuse qui a changé ton intelligence en allégeance à des projets morbides ? »

Le cheminement du jeune homme est personnel, Djaziri ne prétend pas donner de clé, mais il offre une explication possible, une flèche de vie singulière dans laquelle il est possible de trouver du sens, une forme de logique, quelque chose de rationnel, ce qui n’est ni excuse ni justification. On tremble à la fin de la pièce de se rendre compte que cet engagement total du jeune homme a été ce qui lui a paru l’événement le plus fort de sa vie, et que « ce monde n’a aucun sens pour » lui. Aucune réparation ne semble possible. Désaxé.

Particulièrement touchantes et intéressantes sont les belles figures des parents, intellectuels immigrés donc déclassés et que la vie n’épargne pas mais qui conservent dignité, courage et espoir, sans modifier quoi que ce soit à leurs valeurs de tolérance et d’humanisme, sans adhérer à l’islam non plus qui est plus pour eux une façon de se souvenir de leur pays qu’une pratique religieuse.
Et celle de son ami musulman,Yahia, qui lui tend la main, le directeur du centre social qui cite les mêmes passages du Coran que l’imam, mais pour en retirer un message d’amour et de compassion, au contraire. Le mot frère prend tout son sens, quand il l’utilise, lui.

Réflexion sur l’exil, la différence, l’autre, l’étranger, sur le déracinement qui résonne fort dans le climat français ces mauvais temps-ci.

Pas de parti-pris, donc, sauf de dire que l’amour inconditionnel sauve, malgré tout, de la pulsion de mort, et aussi l’art qui ouvre les portes du possible et fait surgir la vie, le désir, l’envie plus forte que tout le reste, comme l’explique Djaziri dans la postface intitulée « la vraie histoire ».


Musique :

Dahmane El Harrachi - Ya Rayah

Abd El Madjid Meskoud - Ya Dzayer Ya Assima


DÉSAXÉ - Hakim Djaziri - Éditions Théâtre contemporain - L’œil du prince - 122 p.  janvier 2019

photo : première sourate du Coran - Wikipédia

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