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MIDI NOUS LE DIRA de Joséphine Chaffin

Théâtre : MIDI NOUS LE DIRA de Joséphine Chaffin sur Quatre Sans Quatre

Joséphine Chaffin est auteure et metteuse en scène. Elle a été assistante à la mise en scène auprès de Christian Schiaretti (TNP), puis de Robin Renucci (CDN des Tréteaux de France) entre 2013 et 2017.
Elle a écrit une dizaine de textes dont certains pour le jeune public tel que Céleste gronde, mis en scène par Thibaud Vincent (2014, Lyon) et création par les Tréteaux de France en avril 2019.

Elle crée sa première pièce La Fille qui flambe au Théâtre Kantor à l’ENS en 2012 à Lyon. Puis écrit Jubile (Rencontres de Theizé en 2016) et deux textes pour le festival En Acte(s) de Lyon.

Avec Clément Carabédian, elle crée sa compagnie Superlune, implantée à Mâcon. Ils créent Les beaux ardents (love story vénitienne) au Théâtre des Clochards Célestes à Lyon en 2017.
Elle répond aussi à de commandes : Data m’a dissous (Tréteaux de France), un texte à destination des adolescents qui traite de l’économie des données numériques ainsi qu’une adaptation de Roméo et Juliette pour le jeune public (La Bande à Mandrin)
En septembre 2018, dans le cadre de « Embouteillages » organisé par la Compagnie la Onzième, elle présente un texte court intitulé Sous la neige, l’été (Théâtre des Clochards Célestes).
Elle anime parallèlement des ateliers d’écriture avec des publics jeunes et adultes.
Midi nous le dira, sa première pièce publiée, est lauréate 2018 du label Jeunes Textes en Liberté, de l’Aide à la création Artcena. Elle reçoit le Prix Hypolipo 2018 de la M.E.E.T (Maison des Écritures et des Écritures transmédias) à Orcet (63) et fait partie de la sélection du Prix Godot 2020.
La pièce fera l’objet de la prochaine création de la Compagnie Superlune en 2019-2020.


« 11h08
Tu m’excuses
Je ne sais pas trop si je fais ça bien. Cette vidéo. Si je fais ça dans les règles de l’art – les seules règles que j’aie à peu près intégrées dans ma vie sont celles du football, et encore j’admets que je suis un peu border, à force d’être impitoyable je me suis taillé une bonne réputation de méchante
Tu vois ? Digression encore la faute au foot le foot me fait toujours dérailler
DONC je disais
Ça s’appelle une capsule temporelle. On s’envoie à soi-même dans le futur un témoignage de son présent et de ses attentes, pour qu’une fois le message reçu, dans plusieurs années, on mesure le chemin parcouru, on fasse un point sur sa vie.
En gros je fais un Facetime sauf que mon interlocuteur n’est autre que moi-même et que l’interlocuteur me répond avec un différé de dix ans « Say helloooooo to your future seeeelf » en gros je parle toute seule
D’habitude tenir un journal intime ce n’est pas ma came, en plus là sur Youtube on te conseille d’être aimable et divertissant pour valoriser l’image que tu recevras de toi des années plus tard, manquerait plus que je doive me tenir à carreaux pour faire plaisir à une inconnue qui n’existe pas encore et qui s’avère être moi, non mais la blague j’ai pas le temps d’essayer de me duper moi-même
Donc non merci, je ne vais pas me brosser dans le sens du poil
Mais glacer le temps
Prendre un fragment et le congeler pour que tu l’aies plus tard
Un talisman
Voilà c’était le projet – enfin c’est le projet
Tu comprends maintenant pourquoi je te parle
J’ai choisi ce moment
L’avenir est en plein chantier
Et j’essaye tant bien que mal de refroidir et d’encapsuler le bouillonnement intense de cette heure, cette heure de lave pour l’envoyer dans l’espace
La suspendre dans le Cloud et, dans dix années, te la faire revivre sans nous brûler. » (p. 13-14)


Canicule de juin 2017, bac dans deux jours. Saint Malo. Najda Kermarrec attend. Il est onze heures et dans une heure, elle saura si oui ou non elle aura été sélectionnée dans l’équipe de France Espoirs de football afin de participer à la prochaine Coupe du monde de foot féminin en 2018 .

Pour tromper son attente anxieuse, elle se filme, elle parle à son moi de 2027, elle s’imagine dans dix ans, célèbre, une vraie star, interviewée en anglais par des journalistes qui peinent à cacher leur admiration pour son parcours exceptionnel !

« Je suis seule dans le salon, mes grands frères sont encore à l’école, ma mère est sortie chercher ma petite sœur chez ma grand-mère Maïssa, mon père est au volant de son taxi, je ne fais rien, je ne m’ennuie même pas je suis habituée à ma loger dans du rien pour regarder paisiblement la vie faire son cirque à l’extérieur de moi, inatteignable
J’observe sans bruit la vacuité environnante où je m’immole en ignorant qu’à six ans on peut déjà mourir à l’intérieur »

Elle vient de Saint Malo - attention hein, pas le côté qui donne sur la mer et qui attire le touriste, non, le côté qu’on ne distingue pas d’une autre banlieue, lotissements et jardinets -, dans une famille « Loukoum-Gnamann », mélange arabe-breton, sucre et beurre, où elle a passé les six premières années de sa vie à attendre, mais sans savoir quoi, à s’étioler doucement, effacée et invisible. Et puis un jour, un ballon croise sa route. Depuis lors, tout a changé pour elle.
Sa famille accepte ce qu’on imagine être une lubie, un simple passe-temps, quelque chose qui ne durera pas et restera dans la catégorie loisir. Le temps passant, Najda se révèle douée, super douée même, et un avenir brillant s’offre peut-être à elle.

Elle trouve en la personne de sa grand-mère un soutien inconditionnel et la révélation inattendue d’un secret : la grand-mère de sa grand-mère elle aussi était dingue de sport ; elle s’entraînait en cachette, victime des préjugés de son époque qui ne laissent pas aux femmes la liberté de choisir ce qui leur sied, et a laissé une lettre d’espoir et de résistance que Najda conserve désormais dans son casier.

Sera-t-elle choisie ? Sera-t-elle à la hauteur ? La vie qui s’offre à elle dans quelques minutes sera-t-elle celle qu’elle désire de toutes ses forces ?

Dans cette pièce, Najda est multiple : agile et fantaisiste, rapide et fantasque, elle joue à prendre son impatience en défaut en lui opposant une myriade de mots, des souvenirs, des projections dans le futur, des dialogues, des chansons…
Elle fait entendre la voix de la grand-mère - « Je t’interdis de renoncer », lui intime-t-elle, des siens qui opposent à ses rêves son corps de fille, la retenue qu’on doit observer, la vie qui n’attend pas d’elle autre chose que d’être une femme comme les autres, les voisines qui commentent et qui jugent.

Mais Najda rêve mille fois plus fort et plus grand, et rien ne l’arrête plus. Les garçons sont moins habiles qu’elle, le foot, c’est toute sa vie, elle est heureuse quand elle y joue, elle se sent faite pour ce sport, quelque chose qu’elle ne peut expliquer mais qui l’anime et la fait courir, encore et encore vers cet avenir qu’elle espère, auquel elle veut absolument croire.

Écrite pour être jouée en temps réel, de minute en minute, la pièce s’adresse à la future Najda, celle qui a la chance de connaître déjà la réponse à LA question, celle qui pourrait peut-être l’avoir oubliée, avoir oublié ses débuts et tout le boulot qui a été nécessaire pour en arriver là, toute l’énergie qu’elle a dû prodiguer, tout ce qu’il a fallu prouver, envers et contre tout.

« Voyage au bout de l’espoir »

La pièce – tranquillement actuelle, avec la charismatique capitaine américaine Megan Rapinoe et ces footballeuses françaises qui ont imposé le respect et fait taire les ricanements par leur talent – pose crûment la question du sport de haut niveau féminin, qui ne va toujours pas de soi, malheureusement. Pour obtenir la même notoriété que les hommes, le même salaire, la même reconnaissance, les femmes doivent soulever des montagnes tant perdure l’idée qu’il y a des sports masculins dans lesquels les femmes n’ont pas leur place et que les femmes doivent être « féminines », avoir une famille - « Qui va garder les enfants ? » s’interrogeait Laurent Fabius naguère à propos de Ségolène Royal – et s’en occuper avant de penser à autre chose, comme à une carrière, comme à s’accomplir dans leur travail, leur passion.

« En 2027, est-ce que ça a changé, rien qu’un peu ? Est-ce que tu peux marcher dans la rue sans que les regards te bouffent comme des sangsues, est-ce que tu peux jouer au foot sans faire scandale, est-ce que tu peux aimer sans te justifier, est-ce que tu peux faire ce que tu veux, juste ce que tu veux sans t’expliquer ni t’excuser ? »

Najda adopte tous les registres, elle est capable de tout d’ailleurs, cette jeune fille ! - et même de faire le liens entre plusieurs générations de femmes - elle emporte l’adhésion du lecteur par sa tchatche survoltée et son humour fantaisiste, opposant à tous les bougons, les rétrécis de la joie de vivre, les rassis et les adeptes d’un patriarcat désolant le bonheur et les espoirs de la jeunesse.


Bonus


MIDI NOUS LE DIRA - Joséphine Chaffin - Éditions Espaces 34 - 44 p. février 2019

photo : Wikipédia

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