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POINTS DE NON-RETOUR de Alexandra Badea

Théâtre : POINTS DE NON-RETOUR de Alexandra Badea sur Quatre Sans Quatre

Alexandra Badéa est une auteure, metteure en scène et réalisatrice française, d’origine roumaine. « Je suis arrivée en France en 2003, j’ai demandé la naturalisation française en 2013. J’ai fait cette demande parce que j’avais envie d’obtenir le seul droit qui me manquait en tant qu’Européenne vivant en France, le droit de vote. J’avais aussi envie d’avoir le même passeport que la langue dans laquelle j’écris, la seule langue dans laquelle je peux le faire. Je ne comprenais pas bien le terme de « naturalisation ». Sa sonorité me gêne même, son sens aussi. Parmi la liste des synonymes figurent « assimilation », « digestion », «ingurgitation». J’ai été naturalisée française en 2014. À la cérémonie on nous a dit : « À partir de ce moment vous devez assumer l’histoire de ce pays avec ses moments de grandeur et ses coins d’ombre. »Alexandra Badea, note d’intention pour la mise en scène de Points de non-retour [Thiaroye], juin 2017.

C’est une injonction qu’elle a fait sienne car Points de non-retour [Thiaroye] est le premier d’un cycle qui explore les « discours manquants de l’Histoire ».
Tous les textes d’Alexandra Badéa sont publiés à L’Arche, y compris son roman Zone d’amour prioritaire. Elle a reçu le Grand Prix de Littérature dramatique 2013 pour sa pièce Pulvérisés.
Cette pièce – montée au théâtre de la Colline en 2018 - fait partie du corpus d’œuvres choisies pour le Prix Godot 2020.

La pièce dans la presse :

La Colline – Théâtre national
Profession spectacle


La pièce s’organise en deux époques : les années 70 et les années 2000.
Nina, émigrée roumaine, et Amar, fils d’un tirailleur sénégalais mort à Thiaroye. Amar ne parvient pas à refermer la blessure que lui a causé le destin tragique de son père qu’il n’a jamais connu. Nina, elle-même déracinée, l’écoute, tente de le rendre plus léger, plus heureux, et un petit garçon va naître, malgré tout, qui s’appelle Biram.

« AMAR
On connaît même pas nos pères, mais on est submergé par toute cette haine qu’ils ont dû avaler, par toute cette haine qu’ils ont dû étouffer dans leurs ventres. On est les enfants de la haine.
NINA
On n’est pas les enfants de la haine, on est les enfants de ces gens qui se sont aimés.
AMAR
On est les enfants de ces gens qui se sont aimés, qui ont été avalés par la gueule de l’Histoire, qui ont été mastiqués dans son ventre et qui ont oublié qui ils étaient vraiment. »

Amar s’enfonce dans son tourment et leur couple n’y résiste pas. Amar part chercher les traces de son père, tente de comprendre ce qui s’est passé. Lui-même privé de père – il ne l’a jamais connu puisqu’il est hélas mort avant de pouvoir revenir auprès de sa famille comme il le souhaitait -, il prive à son tour son fils de père, ou presque.

Biram porte le prénom de son grand-père et le poids des humiliations et malheurs passés, et les très infréquentes rencontres avec son père ne sont pas suffisantes pour lui permettre de s’en libérer. Trente ans après, Biram travaille dans le secteur de la finance, il gagne bien sa vie et se perd en rencontres fugaces, en amours éphémères, en soirées qui ne lui procurent même pas l’oubli qu’il recherche. Puisque se souvenir est impossible, interdit, puisque le secret est tout ce qui lui a été transmis, avec son terrible sentiment de culpabilité, de honte, de peur, Biram choisit une vie qui ne laisse aucune prise à l’angoisse de l’introspection.

Régis est professeur dans le genre de banlieue à laquelle on ajoute le qualificatif de « défavorisée », ce qui revient à dire qu’on y vit pauvre, qu’on y vit mal, qu’on y est confronté à l’intolérable misère de tous ordres et à la violence qui en est l’inévitable corollaire. Et lui, Régis, aimerait donner à ses élèves un peu de confiance en l’avenir. Il voudrait pouvoir leur garantir que bien travailler en classe leur permettra de faire des études, de choisir leur future profession, d’être qui ils souhaitent devenir, mais il doute de plus en plus d’être en mesure de pouvoir, honnêtement, tenir ce discours.

« Même devant mes élèves, je me tais. Je ne sais plus quoi leur raconter. Avant, j’essayais de leur donner un peu d’espoir. J’essayais de leur faire croire qu’ils ont encore une chance s’ils s’accrochent à l’école et un jour je me suis regardé dans la glace et je ne me suis plus reconnu. J’avais vieilli trop tôt. À partir de ce jour j’ai arrêté de leur mentir. Mais je ne leur dis pas la vérité non plus. Comment leur dire qu’ils sont là devant moi dans ce lycée pourri pour accepter plus tard tous ces boulots précaires que personne ne veut ? Je me tais. Je fais mon cours et je me casse. »

Il veille son grand-père mourant, cherche à convaincre son propre père de venir se réconcilier avec lui, faire la paix et pardonner avant que la mort ne l’en empêche. Son grand-père a laissé des cahiers dans lesquels il raconte sa vie d’après, une vie à jamais mutilée par l’horreur de geste qu’il a dû accomplir, en tant que soldat : tirer sur les soldats qui ne faisaient que réclamer leur solde.
Écrasé par la culpabilité et l’obligation de taire la vérité des faits – les morts ont été enterrés sans sépulture -, ce soldat a tout perdu : victime de syndrome post-traumatique, il est recasé à un poste administratif et décide de partir pour la France, laissant derrière lui sa femme et ses deux enfants. Le silence, les mensonges auxquels on le contraint l’étouffent et sa longue confession écrite que découvre Régis arrive trop tard pour que son fils, Paul, lui pardonne de les avoir privé de sa présence. Cette histoire, Régis veut la dire, désormais, manière de refuser la culpabilité qui se passe de génération en génération, comme un héritage mortifère.

Nora journaliste, elle veut terminer le documentaire sur le massacre de Thiaroye qu’un ami n’a pu mener à bien et elle va être celle qui permet à la parole des enfants de se faire jour, donnant par là même à la douleur et à la haine une chance de se muer en compréhension, peut-être en pardon. Réparer les âmes blessées, faire venir les mots qui soignent, permettre, enfin, la reconnaissance du crime passé, voilà le travail de Nora :
« Je ne veux pas émouvoir. Je veux juste faire vivre cette histoire. Je veux que cet homme existe enfin, qu’il ne soit pas qu’un figurant de deuxième plan dans l’histoire, tué à cause d’une solde qu’on refusait de lui payer. Je ne crois pas qu’on pourrait réduire Thiaroye à ça.  Ils auraient pu facilement maîtriser la colère de ces hommes. Et l’argent était là dans les caisses. L’État voulait payer ces soldats. C’est l’administration coloniale qui a refusé de le faire. »

Pièce sur la culpabilité, ce fardeau qu’on reçoit en héritage, sur le secret, le silence, la haine et la honte qui tuent, petit à petit, les pères comme les fils, mais aussi sur le déracinement : Amar a été envoyé en France lorsqu’il a eu 11 ans et a été adopté par un couple français, changeant ainsi de nom et de nationalité. Une chance, oui, mais un renoncement à son identité : « J’ai été adopté par cette famille française qui quittait Dakar. Ils avaient perdu leur fils, ils ne pouvaient plus vivre sur la terre qui l’avait avalé. Je suis arrivé en France avec eux, j’ai pris sa chambre, j’ai pris leur nom… On me donnait tout, je ne voulais rien. C’était comme la traversé d’un tunnel. » Il ne reverra jamais ni le Sénégal, ni sa mère.

Nina, elle aussi, est le fruit d’un amour entre sa mère, roumaine et un soldat allemand pendant la seconde guerre mondiale. Finalement adoptée par un Juif, le premier amour de sa mère qui avait dû fuir le nazisme, elle aussi a troqué un nom allemand pour un nom juif, celui de l’homme qu’elle a reconnu comme père.

Filiation tronquée, les pères absents pèsent si lourd sur les épaules des enfants qui ne peuvent bâtir sur cette absence, sur ces mensonges, condamnés à reproduire les abandons dont ils ont été victimes : « Un parent humilié donne toujours un enfant en colère. »

Soubresauts de l’Histoire, aveugle aux tragédies humaines qu’elle provoque : points de non-retour.


Les faits

Camp de Thiaroye, banlieue de Dakar. 
Le premier décembre 1944, 70 tirailleurs sénégalais, démobilisés, anciens prisonniers de guerre, demandent le paiement de leur solde. La réponse de l’État français fut implacable : ils furent fusillés sans sommation par des gendarmes et des soldats français. 
La président Hollande a reconnu la responsabilité de la France dans le massacre de Thiaroye dans son discours de Dakar prononcé le 12 octobre 2012 : 
« La part d'ombre de notre histoire, c'est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s'étaient pourtant battus pour la France. J'ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu'elles puissent être exposées au Musée du mémorial. ».

Pour aller plus loin, on peut consulter le site de l’AHTIS (Association pour l’Histoire des Tirailleurs Sénégalais) et lire Noblesse d’Afrique, d’Hélène de Gobineau, extrêmement informatif sur le sujet des « tirailleurs sénégalais ».


Musique

Dalida - Je reviens te chercher


POINTS DE NON-RETOUR - [Thiaroye] - Alexandra Badea - Éditions L’Arche - 94 p. juin 2019

photo : Fresque murale à Dakar commémorant le massacre de Thiaroye en 1944 - Wikipédia

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