Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ADIEU ORAN de Ahmed Tiab

Chronique Livre : ADIEU ORAN de Ahmed Tiab sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de Couv...

« Ils se tenaient, terrés en silence au fond de la remise qui ­sentait le gasoil et le cambouis. Ils se serraient les uns contre les autres, partageant la peur, les yeux grands ouverts dans ­l’obscurité. Le vieux venait juste de passer avec sa longue tige de bambou. Il avait fouetté l’air, écorchant au passage quelques cuisses décharnées, frôlé des épaules hâves et éraflé des joues creuses. Il ne fallait pas pleurer. »

Ambiance glaçante sous le soleil algérien. Disparitions d’enfants, cadavres parmi les membres de la communauté chinoise installée à Oran…

Il se passe des choses étranges dans les bidonvilles qui entourent la ville, sans parler du traitement inhumain réservé aux migrants et du système de plus en plus corrompu et étouffant.

Le commissaire Fadil ne peut pas reculer, il le doit à ces enfants que le monde a choisi d’oublier. Mais sa sécurité et celle de ceux qu’il aime n’est bientôt plus assurée. Une enquête violente, portrait sans concession d’une société agonisante.


L'extrait

« Le commissaire Fadil avait vu s'élargir son champ d'action aux quartiers périphériques de l'ouest d'Oran, jusqu'aux Bas-Planteurs, à la faveur du redécoupage de districts dû au développement des nouvelles zones d'habitation. C'était justement là que Fatou et l'association d'infirmières oeuvraient pour aider les clandestins. Tout en gardant la chose secrète, Kémal décida de tirer avantage de cette récente autorité en posant une » surveillance discrète autour des consultations médicales improvisées dans la rue pour s'assurer que nul ne vienne les inquiéter. Il apportait ainsi un soutien détourné à la démarche de Fatou, offrant aux migrants un léger répit pour se soigner, eux et leurs enfants. Il prit garde cependant de ne rien dire à sa fiancée qui aurait vu là une manière de la surprotéger des malfrats qui rôdaient et faisaient la loi dans ces quartiers, profitant de la détresse des migrants. Ce qui en réalité n'était pas totalement faux...
« C'est d'ailleurs là-bas qu'a eu lieu la retentissante affaire du viol collectif d'une Camerounaise, fit Moss, consterné.
- Oui, du côté d'El-Hassi plus précisément, répondit Fatou.
- Tu sembles bien renseignée, madame Fadil, s'étonna Moss.
- Pour le moment, la seule madame Fadil, c'est moi, déclara Léla tristement. Enfin... Tant que ce fils indigne ne se décidera pas à prendre cette beauté pour épouse !
- Léla ! On en a déjà parlé des dizaines de fois, c'est une décision qui nous regarde, Fatou et moi... Arrête de nous mettre la pression ! Fatou, ne me dis pas que tu continues à te rendre dans ce cul de basse-fosse ? Je n'aimerais pas qu'il t'arrive des bricoles, reprit Kémal.
- Ben quoi ? Tu ne voudrais tout de même pas que je reste indifférente au sort de ces pauvres gens, rétorqua Fatou avec véhémence. J'ai traversé le désert en risquant ma vie plusieurs fois, je te rappelle. Et je viens d'un quartier encore plus minable qu'El-Hassi, ce ne sont pas ces petits connards qui vont me faire peur.
Léla regardait la jeune femme avec admiration, en souriant de voir son fils, tout commissaire qu'il était, rester sans voix devant tant de détermination. Décidément cette petite avait du répondant ! Elle pouvait mourir tranquille, son fils unique était entre de bonnes mains. » (p. 13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une bien sale affaire tombe dans l’escarcelle du commissaire Kémal Fadil qui a vu récemment ses compétences territoriales étendues : deux Chinois, travaillant sur les chantiers de construction qui se multiplient à Oran, ont été assassinés dans un quartier mal famé dans lequel Fatou, son infirmière de fiancée, intervient avec des collègues, afin de venir en aide aux migrants. Les rues sont de moins en moins sûres, la misère y sévit, le banditisme aussi, ainsi que la corruption endémique qui ne s’est jamais aussi bien portée. Les migrants venus du sud de Sahara sont maltraités, exploités, vendus, leurs enfants kidnappés pour nourrir des réseaux pédophiles, les barres d’immeubles, bâties par les entreprises chinoises protégées par le gouvernement, tiennent à peine debout et s’effondrent ou se lézardent peu de temps après leurs inaugurations.

Fadil ne s’est toujours pas résolu à épouser Fatou, au grand désespoir de Léla, sa mère handicapée, qui aimerait voir son fils installé avant de mourir. Ahmed Tiab convoque donc de nouveau sa petite bande pour une nouvelle aventure, plus sombre, à mon avis, que les précédentes. On y retrouve évidemment Moss, le médecin légiste, occupé surtout à servir de second au commissaire, et les deux femmes chères au coeur du policier. Enquêter sur les Chinois est un travail à hauts risques tant leurs protections sont puissantes. La police n’est pas la bienvenue lorsqu’elle perquisitionne, et, de toute façon, il n’y a pratiquement jamais rien à trouver. Sauf si l’on est aussi malins que Moss et Kémal.

Parallèlement aux investigations des policiers, Ahmed Tiab nous fait partager les tragiques aventures d’un groupe de gamins retenus captifs dans une casse automobile, achetés à leurs familles pour une bouchée de pain, loin là-bas, dans les dunes, ou ramassés sur les routes de l’exil, par un ferrailleur peu scrupuleux, fournisseur de chair fraîche pour un juteux trafic. Des enfants dont nul ne se soucie, qu’ils soient retenus prisonniers ou libérés, grandissant dans une violence terrible, obligés de s’y adonner à leur tour afin de survivre. Ils vont trouver, dans les bas-fonds d’Oran, une sorte de protectrice, une femme-spectre recouverte d’un voile, aux yeux trop clairs pour cette région du globe, aux yeux trop clairs pour ne pas inspirer la peur.

Le commissaire Fadil se sent de plus en plus mal à l'aise à Oran, ceux qu’il aime sont menacés. Il s’est attaqué à plus puissant que lui et Oran n’est plus ce qu’elle était au début de ses aventures, la situation politique et économique s’est détériorée, l’armée et les corrompus ont pris en main le destin de l’Algérie, les Islamistes attendent leur heure. Il est pris entre le marteau et l’enclume, devant prendre garde de tous côtés, se heurtant à la trahison de personnes sur qui il pensait pouvoir compter.

Adieu Oran est quasi prémonitoire lorsque l’on suit l’actualité algérienne aujourd’hui. Le pouvoir est déliquescent, les institutions ne fonctionnent plus et le statut de Fadil ne le protège en rien, pas plus que sa famille, des exactions. Il doit enquêter sous la menace diffuse, protéger Fatou et Léla, avoir toujours un oeil par-dessus son épaule. Les truands ne craignent plus une police inefficace dont la hiérarchie est souvent complice des malfrats. Arrestations arbitraires de migrantes livrées à la prostitution, réseaux de trafics d’êtres humains et de drogue, Kémal apparaît de plus en plus comme un gêneur à éliminer, avec son honnêteté et ses principes.

Au-delà de l’intrigue, toujours aussi passionnante, le ton de cet épisode des enquêtes de Kémal Fadil semble plus pessimiste, désabusé, que les précédents, qui n’étaient déjà pas un chemin de fleurs. Le commissaire paraît avoir perdu tout espoir de voir la situation s’arranger, étouffé par trop de corruption, de racisme, de misère. La révolte ne trouve un exutoire que dans la colère, le moindre incident sur le marché illégal donne l’occasion aux forces de l’ordre peu formées de faire feu, entraînant des émeutes donc personne ne sait sur quoi elles peuvent déboucher.

« Le mort devenait le réceptacle de toutes les revendications, martyr d'une société de déni, qui n'avait jamais su nommer ses problèmes et voir en face sa réalité sociale, économique et politique. »

Ahmed Tiab décrit la pauvreté et ceux qui en profitent, les ingérences étrangères et un paysage politique figé, désastreux, désespérant une jeunesse avide de progrès, dont personne ne tient compte. Alors on se réfugie dans la haine de l’autre, du plus misérable que soi, parce que les plus forts sont inatteignables. Ce qui vaut pour Oran, vaut tout autant pour la France et la montée du parti raciste et xénophobe, idiot utile du libéralisme. Adieu Oran, outre l’explication d’une situation algérienne un peu particulière, est de ces oeuvres qui parviennent à s’appliquer à toute la planète. La langue est belle, parsemée de poésie, de références et d’anecdotes nourrissant des personnages attachants dont on partage le drame et les doutes.

Kémal Fadil est un très beau personnage de polar, un homme complexe, dépassé par un monde instable et dangereux. Même les grands flics ne peuvent pas tout...


Notice bio

Ahmed Tiab est né à Oran (Algérie) en 1965. Il vit et enseigne aujourd'hui à Nyons en France depuis le début des années 90. Son premier roman, Le Français de Roseville est paru début 2016, tout comme le deuxième, Le désert ou la mer, sorti en mai de la même année, suivi de Gymnopédie pour une disparue en janvier 2017, tous aux éditions de l'Aube, dans la collection L'aube noire. Une trilogie mettant en scène le commissaire Kémal Fadil, son compère, le légiste Moss et tout son petit monde, à Oran. Une petite infidélité à son personnage fétiche en 2018, avec Pour donner la mort, tapez 1, toujours aux éditions de l'aube, et donc retour aux sources avec Adieu Oran qui voit le retour de Kémal.


La musique du livre

Oum Kalsoum - We Daret El Ayam

Fairouz - Kifak Enta

Farid El Atrache - Saa Bi Korbi El Habib

Shadia - In Rah Mennek Ya Ain

Cheikha Rimiti - Nouar


ADIEU ORAN – Ahmed Tiab – Éditions de l'aube – collection l'aube Noire – 245 p. février 2019

photo : Pixabay

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