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Chronique Livre :
AU NOM DES PÈRES d'Oliver Bottini

Chronique Livre : AU NOM DES PÈRES d'Oliver Bottini sur Quatre Sans Quatre

photo : paysage souabe (Pixabay)


Le pitch

Fin de semaine automnale et triste.

Alors que Paul Niemann regarde la télévision dans son salon, l’homme lui murmure un étrange ultimatum : « Cette ­maison sera à moi dans sept jours. » Puis il ­disparaît aussi mystérieusement qu’il est ­apparu.

De fait, au septième jour, la maison brûle…

Qui est cet homme ? Pourquoi s’en prendre à cette famille, d’apparence tranquille ? Il faudra toute la perspicacité de Louise Bonì, son infaillible instinct et son manque total de ­respect envers la hiérarchie et les procédures, pour trouver le début de l’écheveau – qui la conduira jusqu’en ­Croatie pour un face-à-face tenant du suicide.


L'extrait

« Pendant les quatre mois de sa désintoxication, durant le printemps 2003, Louise avait perdu son bureau et son poste de travail. Après son retour, Almenbroich avait extorqué aux collègues des stupéfiants une petite salle de réunion au deuxième étage. Après l'affaire Marcel, on avait voulu lui faire réintégrer le troisième étage, mais Louise avait refusé et était restée au deuxième.
À la périphérie de tout, et pourtant élément de ce tout.
Assise sur le rebord de la fenêtre, elle regardait avec satisfaction les membres de son groupe d'investigation penchés sur le dossier Niemann. Oui, il y avait eu du changement. Louise Boni qui, en raison de ses problèmes d'alcool, n'aurait jamais de promotion, dirigeait des groupes d'investigations. Dans l'esprit de ses collègues, elle resterait toutefois à jamais une alcoolique. Certes, mais une alcoolique respectable.
Une alcoolique propre. » (p.39)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Comme dans Sous le signe du Zen, c'est un personnage mystérieux, surgit de nulle part, qui donne le top départ de cette enquête de Louise Boni. Un intriguant bonhomme, un étranger au drôle d'accent, froid et sûr de lui qui apparaît dans le jardin de la famille Niemann et la menace. Il édicte, sans expliquer, que la maison est à lui et qu'il doivent en partir sous sept jours, sinon...

Sinon quoi ? Et qui est-cet individu qui ose prétendre expulser une respectable famille allemande de son domicile ? Étrange énigme, personnages singuliers, style très original d'un Oliver Bottini au mieux de sa forme. Il narre ce mic-mac dans une langue belle et simple, ponctue de nombreuses répétitions comme pour convaincre, ce qui donne une sorte de pointillisme littéraire redoutablement efficace qui entraîne le lecteur là où il doit aller sans le bousculer, par petites touches. Pourtant, aucune longueur à signaler, tout est utile et constructif, juste une écriture qui sait prendre le temps de faire découvrir l'ensemble du tableau, qui laisse celui qui le découvre intégrer les détails, ici essentiels, pour bien appréhender tout le sel de l'énigme.

La famille Niemann n'en est plus vraiment une, le père ne digère pas d'avoir quitter Munich, son épouse ne l'aime tout simplement plus, sa fille, la seule avec qui il communique un peu, commence à songer à prendre son indépendance, son fils écoute des Requiems, ambiance... Il ne manquait plus que le vieil étranger menaçant pour faire éclater le tout.

Rarement le terme de puzzle ne m'a semblé autant approprié que pour cette histoire. Tout y est en miette. L'appartement de Louise Boni qui est en ravalement et subit les agressions des marteaux-piqueurs du matin au soir, sa vie sentimentale n'est guère plus brillante, la famille Niemann est en train d'exploser depuis son déménagement, de l'ex Yougoslavie, au centre du récit, ne reste plus qu'une mosaïque de pays indépendants, tout, absolument tout dans cette intrigue est morcelé. Soit en train de se déliter, soit en reconstruction ou du moins en tentative de reconstruction.

L'affaire est originale, elle met le doigt là où ça peut faire mal à de nombreux poncifs dangereux et idiots qui circulent ces temps-ci à propos des réfugiés, des peuples, des frontières sacrées et autres fariboles génératrices d'exclusion, de conflits et de génocides. Par sa position géographique, l'Allemagne était en première ligne lors de la guerre des Balkans. Croates, Bosniaques, Serbes, les civils menacés y affluèrent par milliers. L'administration a fait son travail : administratif. Pas vraiment humain, désincarné, règlements et circulaires pour justificatif. De quoi créer de solides rancunes, des injustices en cascade et écrire des tonnes de scénarios.

Oliver Bottini en appelle à l'Histoire, raconte les colons souabes (Allemands, donc) d'hier devenus les réfugiés de l'ex Yougoslavie, il dit la labilité des appartenances géographiques. On apprend beaucoup de choses dans Au nom des pères, l'auteur nous fait découvrir ces gens, Croates depuis des décennies, invités là par le pouvoir impérial à cultiver les terres balkaniques, séparés du reste de l'Allemagne au gré des convulsions politiques mais se sentant toujours Allemands, persécutés pour cela et rejetés par leur pays d'origine. Ça, c'est pour le fond de l'affaire, son thème.

Reste l'enquête de Louise Boni qui va la conduire à franchir quelques lignes plus que jaunes, à mettre du sentiment et de l'émotion là où elle ne devrait afficher qu'un professionnalisme à toute épreuve. Elle est elle-même en pleine recherche, à un tournant de sa vie, alcoolique en rémission, son existence est à l'image de son logement, en totale réfection. L'irruption de cette famille en train d'exploser dans son paysage va l'amener à s'impliquer plus qu'il n'est de son devoir de le faire afin de résoudre l'énigme posée.

Un bien beau polar, posant des problèmes très actuels en regard de l'Histoire d'hier, des personnages bien campés, fouillés, intelligemment mis en scène dans une intrigue complexe qui ne perd pas un instant son suspense ou son intérêt.

Louise Boni a tout pour devenir une flique de légende !


Notice bio

Oliver Bottini est né à Nuremberg en 1965. Il grandit à Munich, où il étudiera la littérature moderne et l’italien. Installé à Berlin, il décide de se lancer dans l’écriture d’une série policière mettant en scène un personnage féminin, Louise Boni. Il a déjà publié deux autres romans de cette série aux Éditions de l'aube, Meurtre sous le signe du zen et L'été des meurtriers.


La musique du livre

Brahms – Requiem

U2 - Bullet the Blue Sky

Barclay James Harvest – Hymn


AU NOM DES PÈRES – Oliver Bottini – Éditions de l'aube – Collection l'aube noire – 388 p. mai 2017
Traduit de l'allemand par Didier Debord

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