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Chronique Livre :
AU PLUS PRÈS de Joy Castro

Chronique Livre : AU PLUS PRÈS de Joy Castro sur Quatre Sans Quatre

photo : musique de rue à La Nouvelle-Orléans (Pixabays)


Le pitch

Alors qu'elle fait son jogging matinal, la jeune journaliste du Times-Picayun, gazette de La Nouvelle-Orléans, Nola Céspedes arrive sur une scène de crime. Son ancien professeur de journalisme, Judith Taffner, avec qui elle ne s'entendait pas du tout, vient d'être assassinée. Nola n'a aucune confiance dans la police locale pour arrêter le coupable. Ces soupçons, ajoutés à l'odeur du scoop, la pousse à enquêter elle-même sur l'affaire.

Elle apprend rapidement que le Dr Taffner menait des investigations sur deux affaires sensibles : la mort d'un vieil homme abattu par la police, comme tant d'autres, juste après le passage de l'ouragan Katrina, et les agissements d'un haut personnage politique de Louisiane. Nola découvre également, en possession de Judith, des actes de ventes de chevaux pur-sang qui semble revêtir une importance particulière et dissimuler autre chose qu'un simple commerce.

Quel peut bien être le lien entre tous ces éléments ?

Céspedes est née et a grandi dans un des quartiers le plus pauvre de La Nouvelle-Orléans, elle ne l'a jamais oublié. Cette enquête va la mener dans les hautes sphères du pouvoir économique et politique, ces cercles d'initiés, très aristocratiques, où elle n'aurait jamais dû mettre les pieds.

Les cadavres vont peu à peu se multiplier au fur et à mesure qu'elle remonte la piste, les mauvaises habitudes prises dans le bordel infernal de Katrina ont la peau dure et la vie n'est pas très cotée chez les pauvres de New-Orleans...


L'extrait

« Chaque année, à La Nouvelle-Orléans, on recense des centaines d'assassinats. La plupart des victimes sont de jeunes Noirs. Parfois, ils font la une des journaux, parfois non. La mort du docteur Taffner n'est pas qu'un fait divers comme les autres. Il démontre que la ville n'est pas sûre, même pour une femme blanche de la classe moyenne qui va faire son jogging à Audubon Park en plein quartier résidentiel. Elle a le profil de quelqu'un qui a fait tout ce qu'il fallait pour s'intégrer – qui a bénéficié de tous les avantages à la naissance et a suivi les règles -, et pourtant, on l'a assassinée. Un tel événement a tendance à tout remettre en question, l'illusion de la sécurité, le mythe voulant qu'être né de la bonne couleur, habiter les beaux quartiers vous protégera. C'est également un coup dur à la fragile reprise économique post-Katrina, qui vit un afflux record de touristes aux portefeuilles bien remplis.
Voilà une affaire qui mérite un gros titre. Et je n'ai qu'à me baisser pour la ramasser. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une ambiance et une intrigue à la « Treme », la célèbre et géniale série HBO qui narre le retour des habitants dans ce quartier haut en couleur après les ravages de l'ouragan. De la musique partout, une police plus que compromise dans des meurtres commis en pleine fièvre post-apocalyptique de Katrina et une classe politique à la ramasse qui voit là une occasion de faire des affaires et de récupérer des terrains, des électeurs et de juteux bénéfices. Le vieux fond de racisme avait vite refait surface avec les inondations et quelques exécutions sommaires étaient à déplorer, jamais inquiétés, les flics ont une sale réputation et sont les derniers à être appelés en cas de besoin. Ils sont perçus comme presque aussi dangereux que les malfrats.

« À La Nouvelle-Orléans, personne ne berce d'insatisfaits désirs. On agit. On se perd dans la musique, dans le bourbon, dans l'instant présent. Le désir est le moteur qui nous fait avancer. »

Nola cache des ombres, des tourments qui ne la lâchent pas, compromettant sa vie sentimentale, sexuelle, l'effraient mais ne l'empêchent pas de prendre tous les risques quand elle est sur une piste. Elle a un solide réseau d'amies, connait le terrain sur le bout des doigts, les us et coutumes des quartiers déshérités. Par contre, réflexe atavique, la situation lui échappe un peu lorsque l'affaire la mène dans le milieu politico-financier au langage si peu familier. Chien fou, elle fouine, fouille et met son nez partout, sans pour autant laisser de côté son empathie, oubliant souvent sa propre sécurité.

La journaliste aime le danger,, danser avec lui, il l'excite physiquement, « J'ai une certaine faiblesse pour la violence. ». Elle y trouve un plaisir trouble, totalement lié à son passé et les fantômes qui la hantent, lui faisant revivre ses traumatismes. Elle enquête autant sur son propre ressenti que sur l'assassinat de son ancienne prof. Aidée de son psy pour décoder ce qui l'habite et éviter de déraper, secondée par ses amies pour découvrir ce qui se trame chez le sénateur et dans ces ventes de chevaux mystérieuses, Nola flaire, sens plus qu'elle ne sait, elle est astucieuse et courageuse, un peu inconsciente également. Elle cueille les infos, va au plus près (parfois très près) des témoins et des protagonistes pour laisser ensuite décanter, elle se charge d'éléments avant de les distiller.

Au Plus Près est écrit comme son titre l'indique, dans les pas mêmes de Nola, les décors et les actions avec ses yeux et son corps. Un style et une écriture qui collent au récit, servent son développement et font que les protagonistes se coulent sans difficultés dans l'histoire. Joy Castro anime superbement La Nouvelle-Orléans, elle l'aime, il n'y a pas de doute, mais pas d'un amour aveugle. Elle en pointe les failles et en exalte les particularités plaisantes. Sa diversité, des ethnies et cultures qui s'entrecroisent, trouvent un dénominateur commun. Un mini état, ses castes et ses usages.

Nola Céspedes, descendante d'ouvriers agricoles cubains est un beau personnage, riche, complexe, sans cesse au bord de l'abîme, toujours en mouvement pour ne pas y tomber. Elle cherche sa vérité dans une ville dont les plaies sont encore grandes ouvertes, blessée, exploitée, humiliée, comme elle, mais encore vivante et pleine de désirs, comme elle.

Un excellent polar journalistique, des personnages vrais dans un décor créé pour les affaires tordues dans un rythme de carnaval...


Notice bio

Joy Castro est professeur de littérature à l'université du Nebraska à Lincoln. Avec Au Plus Près, elle nous offre une nouvelle aventure de Nola Céspedes, personnage découvert dans Après le Déluge (SérieNoire, 2014).


La musique du livre

Qui dit Nouvelle-Orléans dit forcément musique, jazz, funk, steel drum, bluegrass, rock, etc. Au plus près n'échappe pas à la règle avec une belle playlist. S'il y a finalement peu de titres ou groupes identifiables, la musique est partout, elle baigne le paysage au même titre que l'humidité ou la corruption des flics du NODP...

Tout commence avec It's a Lovely Day Today interprété par Ella Fitzgerald. Nola téléphone à son amie Calinda et entend Professor Longhair en arrière-plan, Long Hard Journey Home.

Même les vêtements sont porteurs des noms et logos des groupes locaux, la journaliste revêt un tee-shirt arborant The Radiators, Long Hard Journey Home. Elle se rend au bar Maple Leaf où passe le groupe Papa Grows Funk, comme nous d'ailleurs, pour les entendre jouer Hey !

AU PLUS PRÈS – Joy Castro – SérieNoire/Gallimard – 301 p. avril 2016
Traduit de l'américain par Thomas Bauduret

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