Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
Balistique de D.W. Wilson

Chronique Livre : Balistique de D.W. Wilson sur Quatre Sans Quatre

 Photo : feu de forêt dans le Montana (Wikipédia)


L'extrait

« J'ai posé des questions sur mes parents deux ou trois fois : en primaire, à l'occasion de la fête des pères, quand j'ai eu besoin de savoir s'il aimait plutôt la chasse, le golf ou la pêche ; l'hiver de mes dix ans, lorsque Granp' m'a emmené rendre visite à l'un de ses amis malades et qu'on a traversé le Yukon, cette région oublié des dieux ; au début de l'adolescence, quand j'avais la rage contre le monde entier et que Granp' m'a dit de la fermer et envoyé balader. Pas grand chose à dire à ce sujet, grognait-il, ou alors il se frottait les canines du pouce – un tic nerveux, je crois – en clamant que ça n'avait aucune importance, qu'ils avaient foiré leur couple, que lui avait fait de son mieux, et ça ne suffisait pas peut-être ? »


Le pitch

Alan West, jeune canadien proche de la trentaine en a marre de galérer sur sa thèse de philo et a eu envie de prendre un peu l'air en s'éloignant de sa « partenaire de vie » Darby qu'il soupçonne d'infidélité tout en étant lui-même incapable de s'engager plus avant dans son couple. Il est parti chez Cecil West, alias Granp', qui vit dans une vallée de Colombie Britannique. Cecil est son grand-père, son unique famille, c'est lui qui l'a élevé, à la dure, depuis sa toute petite enfance, ses parents étant partis chacun de leur côté.

Cette région très reculée est à cette période, le lieu de gigantesques incendies de forêts, totalement incontrôlables, qui poussent les autorités à évacuer petit à petit les habitants en fonction des caprices du vent et des départs de feux. L'univers entier peut s'embraser d'un instant à l'autre et refermer à jamais le livre de la vie et de la mémoire, tout y est précaire.

Il est à peine arrivé depuis quelques jours que Granp' fait un infarctus qui terrasse ce vieil homme de quatre-vingt-deux ans. Sentant sa fin proche, il demande à son petit-fils de retrouver son fils Jack West qu'il n'a pas revu depuis vingt-cinq ans. Alan va donc partir à la recherche d'un père qu'il ne connait pas, découvrir d'autres aspects et membres de sa famille. Voyage au cœur de l'enfer, des flammes dont on ne sait si elles sont purificatrices, rédemptrices ou anéantissement total d'un passé qui risque de disparaître aussitôt que retrouvé...


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'ombre de Kerouac plane sur ce roman noir. Dans l'objet déjà. Cette quête d'un père inconnu, disparu dans les méandres du temps, et qu'il va falloir aller chercher au bout de la route, là où le feu ne permettra plus d'aller plus loin, là où les traces du présent et du passé se fondent en une seule entité irréaliste vidée d'intensité dramatique. Un peu moins dans la forme mais Balistique est un vrai roman nord-américain, sentant l'espace, le sauvage, la route à perte de vue, la bière, le whisky et le chien sur le siège arrière du pick-up.

Comme une balle tirée à l'aveugle, Alan va ricocher sur tous les obstacles, en perdre sa cible de vue, blesser au passage et se transformer au hasard des trajectoires modifiées et des rencontres percutantes. Et, comme il est fait référence à ce fameux paradoxe de la tortue, atteindre son but reste du domaine de l'hypothèse, l'essentiel étant le parcours. Alan va remonter le cours des amours de son père, de ses grand-pères, de solides haines, d'amitiés forgées dans le danger pour échapper à la boucherie vietnamienne...Granp' est le fusil, Alan, la balle, Jack, la cible, le reste est imprévisible et erratique.

Un titre particulièrement bien choisi, une allégorie tragique de la vie, servie par une écriture riche et dense, aux changements de rythme brusques, aux récits intriqués. Parfois même un peu trop. Bouclé en huit chapitres, le roman aurait peut-être gagné à un découpage plus important, le lecteur y perd parfois pied, mais c'est également le risque encouru par celui qui essaie de suivre un peu trop attentivement le sillage d'un projectile qui rebondit d'obstacles en illusions...

Balistique est un roman haletant, vital, d'un noir de suie aux senteurs de résine bouillante. Le voyage d'Alan, une saga, une odyssée même, où chaque perte est compensée par un gain pour peu qu'il accepte de se confronter aux différents défis qui vont encombrer son chemin. Une histoire de famille compliquée, minée par le silence, sapée par les fiertés mal placées et des amours contrariées, les guerres anciennes et les brulures des aléas de vie.

Ce ne sera pas un voyage facile, plutôt une expédition semée d'embûches, ardue. Une incursion aux enfers, un périple de braises et de souvenirs qui crépitent, un décor apocalyptique pour une initiation aux frontières de la psychanalyse et du ring d'Ultimate Fighting, tous les coups sont permis pour sortir vivant de l'épreuve.


Notice bio

D. W. Wilson est né en 1985 au Canada. Balistique est son premier roman, bien accueilli par la critique, il est nominé pour le Dylan Thomas Prize.


La musique du livre

Pas mal de musique évoquée au cours du voyage mais non identifiables malheureusement. Juste deux artistes clairement nommé.
- Alan songe à un voyage qu'il aurait aimé faire avec Darby et pense qu'ils auraient braillé des chansons de The Tragically Hip, Ahead by a century.
- Le même Alan a l'impression d'être dans une chanson de Tom Waits lorsqu'il arrive dans un restoroute semblant abandonné à la hâte qui prendra une grande importance dans le récit. Comme il y a réellement le feu, j'ai choisi Ice Cream Man pour vous rafraichir ;-)

Balistique – D. W. Wilson – Éditions de l'Olivier – 359 p. mars 2015
Traduit de l'anglais (Canada) par Madeleine Nasalik

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