Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
CE QUI RESTE DE CANDEUR de Thierry Brun

Chronique Livre : CE QUI RESTE DE CANDEUR de Thierry Brun sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Thomas Boral était l’homme de main de Franck Miller, un individu véreux en cavale suite à de nombreuses malversations. Il est aussi le témoin capital à son procès qui doit avoir lieu prochainement.

Ayant fait main basse sur l’argent amassé par Miller, Boral est devenu un repenti pour sauver sa peau et échapper à une vengeance inéluctable.

En attendant le procès, il est protégé par les autorités, mis à l’abri, reclus, au pied de la montagne Noire. Mais pour combien de temps ?

Dans cette région on dit que le vent rend fou et que les gouffres attirent et ne rendent jamais les imprudents tombés dans leurs entrailles. Et plus dangereuses que le tueur lancé à ses trousses, il y a là des rancœurs accumulées…

D’ailleurs on dit aussi de Delphine qu'elle est si belle que les hommes pourraient tuer pour elle…


L'extrait

« Il m'arrivait, à l'époque de Franck Miller, de me terrer dans une chambre d'hôtel, à vomir sans arrêt. À vider me vider des tensions, de la peur qui ne me quittait pas, qui me rongeait. Un jour, un incident s'était produit boulevard Raspail, puis, une demi-heure plus tard près de l'Opéra : j'avais repéré une présence derrière moi. La panique m'avait envahi lentement. Mais, quand tu es suivi, l'histoire est déjà écrite. Il n'y a plus grand-chose à sauver. Ce jour-là, Rousseau m'avait laissé filer. Il savait que j'étais désormais dans ses filets...
Pour quitter Mazamet, je dus faire un détour ahurissant. Le rallye coupait véritablement la ville en deux. À la sortie, direction Caunes-Minervois, je tombai nez à nez avec des gendarmes qui avaient installé un barrage filtrant. Les locaux, surpris par la rigueur des mesures de sécurité, haussèrent le ton. Je compris à demi-mot que la maréchaussée recherchait les auteurs d'un vol commis près de la basilique.sur des touristes allemands.
Un homme était à demi descendu de son auto et apostrophait ceux qui osait le retarder :
- Je suis pressé ! Attendre comme ça, c'est pas normal !
Je reconnus un commerçant du centre-ville. Un qui ne supportait pas l'autorité. Il était à lui tout seul un peu le résumé de la région ; une âme d'insulaire prompte à la rébellion.
Le jeune gendarme s'empara de mon permis, me dévisagea en prenant son temps.
- Parisien ?
J'acquiesçait vaguement.
Plus de trente voitures, camions, bus remplis de touristes et motos patientaient.
- Vous êtes du rallye ?
- Non, non.
- Vous êtes ici en vacances ?
- Oui, oui.
Le gendarme fronça soudain les sourcils. Il me rendit rapidement mes papiers et, flanqué de deux collègues, se présenta d'autorité devant une Porsche bien déglinguée, immatriculée dans la région et qui tentait de faire demi-tour.
Le conducteur et le passager furent extraits manu militari et collés au sol. Fouille intégrale du véhicule. Très vite, le chargement se retrouva sur le bitume.
Je passai le barrage en roulant au pas, assistant à la suite des événements par le truchement du rétroviseur. Je rentrai ainsi en respectant la vitesse autorisée, le bras toujours sorti par la vitre baissée, en mode vacances.
« Niveau de risques et de violences induits sous-estimés » avait annoté le directeur de la prison dans mon dossier. » (p. 17-18-19)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Thomas Boral a beau être plus surveillé que le lait sur le feu par les agents affectés à sa protection, il n'en a pas moins des sueurs froides à chaque fois qu'il croise plus d'une fois un inconnu, ou qu'une voiture le suit davantage que quelques mètres. Pas facile la vie de repenti, de balance ayant volé son patron, surtout lorsque celui-ci, Franck Miller, est un tueur au bras long qui n'a pas été arrêté. Confiné dans un trou rustique, proche de Mazamet. Du fric, Thomas en a, plein un coffre à la banque, la grande question est de savoir s'il aura le temps de le dépenser, s'il survivra assez longtemps pour témoigner au procès et pouvoir goûter une vie plus tranquille avec une nouvelle identité, loin de Miller et de ses hommes de main. La région étant touristique et comme l'été est là, il est évidemment particulièrement compliqué de repérer un visage hostile ou un comportement louche dans la foule qui se presse dans les ruelles, au milieu des chemins forestiers ou sur les départementales. Sale époque pour Boral.

Pour occuper ses mains et sa tête, il retape la maison de location où il habite, fait du sport : jogging, pompes, bref, il se fait suer. Tout est bon plutôt que gamberger à vide en attendant la balle. Sous l'oeil attentif de Rousseau, son agent de protection toujours dissimulé à portée de vue, lui-même sous les ordre du commissaire Berthier, chargé du dossier Miller, qui surgit à chaque pas effectué en-dehors de sa routine. Au moindre écart, le jeune flic surentraîné est là, se rappelle à lui, ce qui n'arrange pas sa parano envahissante. Thomas se sent seul et ce ne sont pas les quelques brèves rencontres avec de jolies touristes qui y changent quoi que ce soit. Il y a bien Delphine, l'épouse de son voisin garagiste, belle à damner un saint, mais Boral ne se sent pas de trahir ce gars sympathique. Le repenti va résister, un peu, pas longtemps, ses nerfs sont mis à rude épreuve, il n'est plus en état de repousser la tentation.

Pas très fier d'avoir trompé Adrian, le garagiste, Thomas le sera encore moins lorsque celui-ci, brave homme, lui propose de lui filer un coup de main afin de fixer à ses fenêtres les lourds volets choisis par son propriétaire. Son cousin devait s'en charger mais il est bien moins doué en bricolage. Pas simple de travailler toute la journée avec le mari de votre maîtresse, de partager avec lui bières et bouteilles de rosé et de ne pas se sentir honteux. Et si ce remplacement était un coup monté, et si Adrian avait des liens avec Miller... Pas un instant de répit pour Thomas.
Surtout que le garagiste perd ses nerfs lorsqu'il le raccompagne chez lui, le drame s'ajoute au malaise permanent.

Thomas Boral se trouve au milieu d'un imbroglio inextricable. Rien de ce qui lui arrive ne peut lui apparaître comme fortuit, au risque de se faire tuer, en permanence l'ombre de Miller plane sur sa vie. Le petit coin de nature tranquille où Berthier l'a expédié se révèle bien moins calme qu'escompté, la faute à la chaleur, au vent en rafale, aux formes de Delphine, à un peu trop d'alcool, à l'usure née de l'hypervigilance.

Thierry Brun décrit un personnage déserté par toute certitude, rongé par la rancoeur, l'enfer de son existence dans laquelle il doit, pour simplement rester en vie, se méfier de toutes et de tous, l'impossibilité de respecter à la lettre les consignes de prudence sans devenir fou. Il traîne sa trahison comme un boulet, ses protecteurs comme des intrus perpétuels, jamais il ne peut se sentir à l'abri d'un regard ami ou hostile. Il a balancé Miller parce qu'il n'avait pas d'autre choix, mais il a perdu beaucoup. Trop peut-être pour apprécier cette semi-liberté.

Souvent sermonné par Rousseau ou Berthier, Thomas ne peut se détacher de la vénéneuse femme du garagiste et de sa relation toxique. Thomas vit dangereusement, au point que l'on se demande s'il ne provoque pas la chance pour enfin être puni, s'il ne cherche pas quelque rédemption.

Tout en tension, en suspicions, légitimes ou non, ce polar n'en oublie pas pour autant l'action, les gnons et même pire, on n'est pas que dans l'analyse psychologique, des flaques d'hémoglobine et de suspense, de virée en bagnoles et de bastons parsèment largement les pages. La vie de Thomas Boral est loin d'être une promenade de santé, et il ne fait pas grand-chose pour coopérer avec ceux qui sont chargés de sa protection. Embringué malgré lui dans un mic-mac un peu dingue, il risque à chaque instant de voir surgir son ex-patron ou un de ses hommes de main. Non, décidément, la candeur n'est plus pour lui qu'un poison mortel.

Un polar à bout de nerfs, un repenti sous protection, désemparé, en butte à des menaces permanentes pour sa vie, succombant aux charmes d'une énigmatique voisine sexy...


Notice bio

Né le 16 avril 1964, Thierry Brun vit à Paris après une enfance nomade qui le conduit du 17e arrondissement parisien aux quartiers de Garges-Lès-Gonesse en passant par Calais ou Fos-sur-Mer. Diplôme commercial en poche, il se lance dans la vie active et cumule des emplois aussi différents que steward Wagons-Lits, vendeur de tissus au marché Saint-Pierre ou secrétaire attaché aux passeports d’un importateur russe. Il fait ses véritables armes comme négociateur boursier à l’âge d’or du palais Brongniart, est plongé dans l’enfer de la criée, avant de se tourner dans les années 2000 vers la littérature. Il est l'auteur de Surhumain (Plon, 2010) de La Ligne de Tir (Le Passage, 2012) et de Les rapaces (Le Passage - 2016)


La musique du livre

Leonard Cohen – You Want It Darker


CE QUI RESTE DE CANDEUR – Thierry Brun – Éditions Jigal Polar – 192 p. février 2020

photo : Mazamet - panorama - Wikipédia

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