Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ÉCUME de Patrick K. Dewdney

Chronique Livre : ÉCUME de Patrick K. Dewdney sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Marins pêcheurs, un père et un fils en sont réduits à faire traverser la Manche à une famille de réfugiés syriens qu’un passeur anglais accompagne. Pendant cette sorte de huis-clos, passions et bassesses vont gouverner le navire sur les éléments déchaînés.


L'extrait

« Les yeux dardent depuis le poste d'équipage. Blancs et roulants.

La confiance en l'homme est loin. Enterrée quelque part au-delà de l'océan, sous la terre meurtrie du derniers des continents, et ces regards-ci ne se déferont plus jamais des larves de la méfiance.
Ils sont six corps, tassés dans l'espace minuscule. Leur peau est noire, si noire qu'on ne voit que l'éclat des orbites et des dents et des sillons humides de la sueur et de l'eau. Ils se serrent. Ils murmurent, un flot haché qui s'insinue entre les crachats du roulis, la musique du moteur et les ombres tranquilles de la nuit. Cette nuit, comme toutes les nuits, le père est vissé au gouvernail, perdu dans les regrets et ses pensées minérales. Il n'a cure des terreurs qui se disent.
Le fils jette un dernier coup d'oeil sur les jauges qui clignotent et ces inconnus, ces voyageurs imbriqués en bas sur la couchette, puis il quitte la timonerie, et l’obscurité des bourrasques le saisit. Autour, en un cercle parfait, la mer se réverbère à l'infini, paisible sous la lune ronde. Les vagues sont régulières. L'écume est rare.
Le fils inspire et il songe à la nuque immobile du père et au silence, et il en vient à oublier le vacarme des machines. Les continents sont loin. Ici, le monde appelle avec la voix de la mer, un chant vaste et calme qui questionne chacune des entités qu'elle berce. Même moi, se dit le fils. Même les choses les plus dérisoires. Mêmes les profanateurs les plus incertains. » (p.22)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un père, un fils, une mère morte, évidemment, un bateau qui s’appelle La Gueuse - c’est tout dire - qu’ils montent ensemble pour aller chercher ce qu’il reste de poissons dans une mer ravagée et pillée par les hommes. Un désert liquide et mouvant, dangereux comme un crotale, toujours prêt à mordre, duquel ils doivent tirer leur subsistance et tuer pour cela. Parce qu’il y a le couteau aussi, un effilé, un qui tranche les ouïes pour ôter la vie des poissons, un qui fait jaillir le sang sur le pont, le rouge vif dans cet univers minéral, noir, blanc ou gris, sans cesse à deux doigts de vous engloutir. Un ventre affamé, fluctuant, et eux dessus, pitance potentielle à la merci du moindre coup de langue d’une vague plus haute que les autres parvenant à lécher le pont et emmener ses occupants, à la merci des dents pointues des écueils ne demandant pas mieux que de mâcher la coque de noix.

Dans cette histoire, l’essentiel passe par des objets transitionnels, des vecteurs servant d’exutoires. Le fils se contente du parfum d’une eau de toilette portée par une fille qu’il convoite, il l’a perpétuellement dans sa poche. Ce petit atomiseur, c’est ce qui le raccroche à la vie, au désir, à la terre ferme, son talisman contre la Gueuse et la flotte, le père et l’envie de tuer ou de se tuer pour en finir enfin. Les réfugiés et le passeur, représentants le monde extérieur, celui qui n’existe pratiquement plus pour les deux marins, celui qui est en train de disparaître, massacré par les humains, comme eux qui ont contribué à vider la mer nourricière. Faute de prise à ramener, on embarque des gens réduits à l’état de marchandise, de gains possibles. Là encore, les visions du père et du fils vont diverger, là encore, ils vont s’affronter, mais là encore, ils ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Le récit est tendu à l’extrême limite, toujours au point de rupture, sur le fil du rasoir, à deux doigts du passage à l’acte entre le fils et le père. Ils ne peuvent plus communiquer qu’à travers la lame du couteau, phallus symbolique que le vieux porte perpétuellement à la ceinture lorsqu’il n’est pas sorti pour trancher net la vie des poissons agonisants. Ils posent leurs lignes au ras des rochers les plus vicieux, là où les courants sont traîtres, là où les autres pêcheurs ne vont pas parce qu’ils ne sont pas fous, pas encore. Prendre des vies pour continuer la sienne, transis, les mains écorchées par les filins, percées par les hameçons, infectées, le pus sous la peau qui fait délirer, qui donne la fièvre et les hallucinations, vengeance posthume des poissons sacrifiés.

Dans ce monde inhumain, les migrants fuyants la guerre et la terreur, tâches de couleurs, d’espoir d’autre chose, là-bas sur une île accessible en fraude, marchandise sans valeur, détestée, serviront de catalyseur au déchaînementt de la haine, à l’expression des rancoeurs et de l’amour aussi. Écume est un long poème en prose, épique, impitoyable, qui broie ses personnages, les malaxe au gré des humeurs des flots et des vents, de la furie des hommes dévorés par la peur reptilienne de disparaître à jamais. Le récit n’est pas d’un abord facile, aucun dialogue, tout en tension, dans un vocabulaire riche et imagé, revenant sans cesse à la rudesse du milieu, à l’âpreté des relations entre les êtres sur cet océan inhospitalier.

On sait d’entrée qu’il n’y aura pas de palabres entre le père et le fils, la communication est réduite au strict minimum : échanges de regards, grognements, signes, pourtant il y passe des torrents d’informations sujettes à interprétation de part et d’autre. Ce qui se passera désormais entre eux sera définitif, absolu. Tout oppose, le vieux et le jeune autant que peuvent l’être le noir et le blanc, la vie et la mort. Il n’y a que des difficultés, rien n’est donné, facile, aisé, il faut lutter pour tout dans l’existence du fils, sans fin, il faut quémander un espoir ou un mot, combattre pour manger, respirer, voir le soleil encore une fois, dormir enfin, surtout, reposer le corps et l’âme épuisés, une dose d’oubli qui permettra de recommencer demain parce que ce sera toujours un peu plus compliqué, un peu plus tendu, la mer de plus en plus vide, l’envie de tuer plus prégnante…

Deux survivants sur une planète à l’agonie, deux êtres liés par le sang, par le corps d’une morte, flottant sur une gueuse, nom paradoxal entre la putain offerte à tous et la masse qui entraîne vers le fond, les enfermant tous dans un huis-clos irrespirable. Partout présent, une atmosphère de duel dans un western spaghetti, face à face dans la rue principale devant le saloon où aucun des adversaires ne souhaite dégainer le premier, sûr de pouvoir abattre l’autre pour peux qu’il se décide à déclencher les hostilités.

Une prose crue, électrique, cruelle, sans fard, Écume, contrairement à son titre, ne reste pas en surface, il plonge au plus profond des deux principaux protagonistes comme peu de roman.


Notice bio

Patrick K. Dewdney est né en Angleterre en 1984 et vit en France depuis l'âge de sept ans. Il a déjà publié Crocs dans la collection Territori, Neva, chez les Contrebandiers, Il travaille à une saga de fantasy au Diable Vauvert.


ÉCUME – Patrick K. Dewdney – La Manufacture de Livres – 164 p. mai 2017

photo : Pixabay

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