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Chronique Livre :
DANS L'OMBRE DU VIADUC de Alain Delmas

Chronique Livre : DANS L'OMBRE DU VIADUC de Alain Delmas sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Arnaud Madrier séjourne à Teruel, un petit village d’Espagne où, durant la guerre civile quelque vingt ans plus tôt, son père engagé dans les Brigades internationales a mystérieusement disparu.

Si ce voyage représente pour le jeune ingénieur français une chance de comprendre enfin ce qui s’est passé, très vite sa venue dérange et ranime les cendres mal éteintes des événements dramatiques qui se sont joués autrefois.

La boîte de Pandore qu’il entrouvre par sa seule présence va mettre à vif des secrets douloureux qui vont marquer à jamais ceux qui croiseront sa route.

À vingt ans d’écart, l’amitié, la haine, l’amour et la vengeance vont se déchaîner à l’ombre de la légende des Amants de Teruel.


L'extrait

« - Il a un caractère un peu rude, mais ça ne date pas d'aujourd'hui. Remarque, ça peut se comprendre aussi...
- Il était plus gentil autrefois. Rafael, silencieux jusqu'alors, l'avait interrompu. Nostalgique, Paci acquiesça mollement :
- C'est depuis la guerre qu'il a changé. Quand il est rentré, il n'était plus pareil.
- C'est là qu'il a perdu sa jambe? demanda Arnaud.
- Non, c'est après, pendant qu'il était prisonnier, répondit Paco.
- Il était Républicain ?
- Bien sûr ! Il était même capitaine de son régiment, figure-toi. Il se battait par ici, autour de Teruel. Et puis, après la guerre, il a été fait prisonnier, quelqu'un l'avait dénoncé. Ils l'ont condamné à... je ne sais même pas pourquoi il n 'a pas été fusillé d'ailleurs. Enfin, toujours est-il qu'ils l'ont envoyé dans un camp de concentration vers Córdoba, en Andalousie, pour ta situer. Dix ans de travaux forcés. Et il a eu la gangrène. Il s'était blessé, et comme les prisonniers n'étaient pas soignés, qu'ils n'avaient rien à bouffer, ça s'est aggravé, on a dû l'amputer. Du coup, on l'a libéré un peu plus tôt.
Il s'arrêta. Pendant quelques instants, un silence attentif, un peu triste, s'installa.
- Et puis maman est morte, aussi, dit Angelina d'une voix émue. » (p.29)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Vingt ans, presque une génération, c'est le temps qui s'est écoulé entre le triomphe de Franco et le fait qu'Arnaud Madrier, un jeune Français, profite d'un travail sur un chantier, non loin de Teruel, pour chercher des traces de son père disparu dans la déroute républicaine de la guerre civile espagnole. Un conflit terrible, un bain de sang qui a laissé des cicatrices encore vives dans la société ibérique. Les fascistes ont gagné, ils ont le pouvoir, l'argent, la police, l'armée, les Républicains n'ont plus que leurs souvenirs héroïques, même leurs enfants leurs sont enlevés parfois par l'Église qui les vend à de riches familles fascistes (voir L'hiver des enfants volés de Maurice Gouiran – Jigal Polar).

À cette monstruosité politique et sociale, à la répression sauvage qui a suivi l'arrêt des hostilités, s'ajoute les drames personnels qui ont jalonné le temps des très longs combats et marquent encore les esprits. Les rivalités sanglantes entre anarchistes et communistes, les trahisons, toutes les trahisons, qui laissent des rancoeurs éternelles, les vengeances inachevés ou inabouties planent toujours sur Teruel. C'est dans ce guêpier qu'Arnaud débarque sans y prendre garde, sans se douter un instant du désordre qu'il va créer, dans la famille de son ami Paco. Il va affronter la vérité officielle des vainqueurs, les mensonges ou les non-dits des vaincus, des haines déclenchées par son seul patronyme qu'il ne peut comprendre et toucher du doigt ce qu'est une dictature fasciste dans laquelle les droits de l'homme sont une vaste plaisanterie. Arnaud a perdu son père, Paco, sa mère et la jambe de son père, le transformant en acariâtre invalide alcoolique, eux aussi sont des blessés de cette lutte de jadis.

Faire vivre cette ambiance lourde de secrets et de douleurs enfouies est une gageure qu'Alain Delmas surmonte parfaitement. Un premier roman à la construction remarquable et au sujet très ambitieux qui aurait pu prêter au pathos généralisé, heureusement soigneusement évité. À l'instar de son héros, le lecteur se demande sans cesse où il a mis les pieds, ne rencontrant que des murs de haine non exprimées qui le renvoient à des mystères plus épais encore. Le destin de son père, loin de se révéler, s'obscurcit un peu plus avant de livrer de terribles révélations. Arnaud découvre l'amour mais aussi le danger d'aimer celle qu'il ne faut pas, l'hostilité du père de Paco, la toute puissance des notables franquistes, la vie qui a continué, malgré tout, en pleine guerre... Chaque page l'enfonce dans un chaos inextricable et il est entouré de personnages qui connaissent tous une partie de l'énigme mais se taisent parce que les souffrances sont encore trop intenses pour apaiser sa conscience ou de jeunes gens qui, comme lui, mettent à jour d'atroces vérités trop longtemps retenues ou qu'il aurait fallu encore mieux cacher.

Arnaud ne trouve quelques réponses qu'auprès d'un clochard, un exclu de la communauté, tellement saoul et effrayé, qu'il ne peut que le mettre en garde contre les vérités qu'il pourrait exhumées. Diverses intrigues s'enchevêtrent, s'interpénètrent, actuelles, anciennes, les frontières entre le passé et le présent sont brouillés, l'un pourrait expliquer l'autre mais reste toutefois profondément insaisissable pour jouer son rôle. Les turbulences de la guerre tuent encore vingt ans après, déchirent les parents, les familles, empêchent les amours, posent une chape de plomb sur le pays et ses habitants. Entre les réminiscences de la tragédie des années trente et les scènes dramatiques et sanglantes de tauromachie, évoquant bien sûr le Guernica de Picasso, le Français va entrer dans un monde qu'il ne soupçonnait pas.

On vit mal dans l'ombre du viaduc d'Alain Delmas, on survit comme on peut avec ses traumatismes, entre ce qu'il ne faut plus dire parce que le pouvoir l'interdit, ce qu'il n'est plus possible d'exprimer parce que les plaies saignent encore. Alors cet étranger qui pose des questions, ce type qui porte un nom mêlé à une page sombre de l'histoire de la ville, soulève un nuage de cendres où stagnent encore suffisamment de braises pour allumer quelques incendies aussi soudain qu'imprévisibles par le jeune Français.

Pour comprendre les séquelles d'une guerre civile effroyables des décennies après, parce que c'est un excellent roman noir, et pour son écriture efficace en phase avec son sujet, Dans l'ombre du viaduc mérite assurément que l'on s'y plonge.


Notice bio

Alain Delmas est né en 1958. Après avoir vécu quelques années en Amérique latine et dans la Caraïbe, il vit aujourd’hui à Paris. Dans l’ombre du viaduc est son premier roman.


La musique du livre

Carmen – Bizet

Ay Carmela – chanson républicaine espagnole


DANS L'OMBRE DU VIADUC – Alain Delmas – Éditions Intervalles – 286 p. mai 2017

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