Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe

Chronique Livre : LA DÉBÂCLE de Romain Slocombe sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Du 10 juin 1940, quand le gouvernement s’enfuit de Paris, au 17, où Pétain annonce la demande d’armistice, huit jours qui ont défait la France.

« Le niveau d’essence dans le réservoir baissait dangereusement. Mme Perret se plaignait en permanence, se disputait avec Bernard qui voulait lui prendre la carte. À l’horizon en face de la colonne montaient de grandes lueurs orangées : un bombardement ? des dépôts de carburant en flammes ? Exténuée, sentant le mal au coeur revenir, gênée dans ses vêtements moites de transpiration, sa combinaison trop serrée, Jacqueline a fini par s’endormir, la tête sur l’épaule de la domestique et le chien sur ses genoux, bercée par les grincements d’essieux, les hennissements et le claquement des sabots, et un choeur de filles qui, quelque part derrière, chantaient du Tino Rossi… »

Jetés sur les routes de l’exode, une famille de grands bourgeois, un soldat, un avocat fasciste, une femme seule et beaucoup d’autres, dans une vaste chasse à courre à l’échelle d’un pays où nul ne sait encore qui sonnera l’hallali.


L'extrait

« Paris, treizième arrondissement, 12h05

Le préfet de police Langeron l'avait affirmé : l'ordre régnait dans la capitale.
Hortense Gutkind n'a pu se rendre à la gare de Charenton-le-Pont puisqu'il n'y avait plus d'autobus. Ni de la ligne 24 ni d'une autre.
Devant la gare d'Austerlitz, d'où les trains ne partaient plus, et où les gendarmes casqués refoulaient brutalement les voyageurs voulant fuir Paris, la Garde républicaine continuait à barrer le pont de la Seine.
Les milliers de personnes prises dans cette nasse, entre les grilles fermées de la gare et les quais, commençaient à s'alarmer. Le quai Saint-Bernard comme le quai d'Austerlitz étaient encombrés de gros cars Citroën devant lesquels les gardes mobiles se rassemblaient en pelotons noirs, armés de mousquetons, de fusils, de lance-grandes, de matraques en caoutchouc. Du côté du boulevard de l'Hôpital on apercevait des soldats casqués, la baïonnette au fusil, précédant un couple d'automitrailleuses. Ceux qui l'avaient vécue évoquaient la répression de la grande grève de novembre 1938, ou l'émeute de février 34.
Des hommes, toutes classes confondues, protestaient parmi la mêlée confuse des familles encombrées de bagages, pressées et bousculées, ils criaient leur colère, leur indignation. Ceux qui n'avaient jamais eu de laissez-passer en voulaient au train spécial : celui des « nantis », des « vendus », des « traîtres ». Bientôt des projectiles en tous genre volaient vers les « vaches noires », qui ripostèrent en tirant un lot de vieilles grenades lacrymogènes datant de l'époque de la bande à Bonnot. Cela déclencha une nouvelle vague de panique, plus sérieuse que la précédente. On pleurait et suffoquait dans les fumées d'éther bromacétique. Les enfants hurlaient. Un ouvrier avait voulu ramasser une grenade avant qu'elle n'éclate ; à présent ses amis l'emportaient au milieu des badauds, son visage tout blanc, sa main déchiquetée serrée dans un mouchoir rouge. On courait dans toutes les directions, des gens trébuchaient et tombaient, des femmes perdaient connaissance. Les individus au sol étaient piétinés. On disait que déjà il y avait des morts. » (p. 253-254)


L'avis de Quatre Sans Quatre

13 juin 1940 : les rumeurs les plus folles courent dans la population sur la pilée que prennent les troupes françaises et l'avancée fulgurante de la Wehrmacht, et ce ne sont pas les messages de propagande distillés par les autorités et la radio nationale qui peuvent endiguer l'inquiétude. Les gares sont prises d'assaut par les Parisiens affolés, les flics répriment, le désordre est total. Certains attendent avec espoir la victoire proche des nazis, comme Paul Guirlange, avocat d'affaires fasciste, antisémite, dont certaines relations flirtent avec les terroristes d'extrême-droite de la Cagoule et autre CSAR (Comité Secret d'Action Révolutionnaire) afin d'en finir avec les restes du Front populaire. Une bonne partie du patronat se satisfait plutôt de la situation, même s'il avait espéré un temps réussir, grâce à un coup d'état, une reprise en main du pouvoir sans intervention étrangère. Les panzers aux portes de Paris sont un mal nécessaire.

« Il regarde agoniser la démocratie. Bientôt, tout s'arrangera : c'est à coups de pied dans le derrière qu'on crée la moralité des peuples. »

Paul s'ouvre de ses inquiétudes, l'atmosphère est au chaos et à la débandade, auprès d'une relation, François Lehideux, administrateur des usines Renault. Celui-ci lui conseille d'attendre sagement les vainqueurs, leur arrivée ne pourra qu'être propice au commerce et à son ascension dans les cercles du pouvoir. Guirlange hésite, son épouse Marie-Louise est paniquée et le presse de fuir, sa sœur Laure Perret est déjà partie avec son époux, Jean-Frédéric, producteur de cinéma dans une société travaillant avec les autorités allemandes depuis longtemps. Sa nièce Jacqueline, une gamine de quatorze ans, et son neveu Bernard, l'aîné, un ado frimeur, sachant tout sur tout au point d'en devenir agaçant, les accompagnent dans la Studbaker. L'avocat se dit qu'une petite mise au vert en attendant la capitulation, qui ne saurait tarder, ne lui fera pas de mal et il se lance à son tour sur les routes. Et puis une cliente à lui, très jolie détenue vient d'être transférée, il se dit qu'il pourrait joindre l'utilité de se mettre à l'abri, à l'agréable idée de coucher avec celle-ci en échange de sa défense. L'avant-garde allemande avance si vite, nul ne sait rien de son comportement en présence de civils...

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Panzer allemand traversant un village français - mai 1940

Pendant ce temps, les Perret, accompagnés également par leur jeune domestique, Simone Pin, et le chien Zig, connaissent depuis le 10 juin les affres des monstrueux embouteillages encombrant les routes sortant de la capitale. On avance au pas. Souvent on avance pas du tout. Des heures et des heures sous le soleil en pleine forme de cette fin de printemps, au milieu des décombres de bombardements, du bruit lointain de la canonnade et des colonnes de fumées des incendies en cours. Les provisions fondent vite, le voyage jusqu'à Châteauneuf-sur-Loire ne devait durer que quelques heures, un jour tout au plus...

S'extraire de Paris a déjà tenu du miracle, se faufiler entre les dizaines de milliers de voitures, charrettes, brouettes, poussettes, chevaux, bœufs, chars de combats, bataillons d'artillerie ou d'infanterie en marche, piétons, est pratiquement mission impossible. Et ces Stukas et Heinkel He 111 qui hurlent, bombardent et mitraillent à l'aveuglette les files de fuyards sans se préoccuper qu'ils soient civils ou militaires... On se traîne à une vitesse de limace malade parmi les cadavres et entrailles d'humains et d'animaux, l'odeur immonde, les carrosseries carbonisées et les vêtements éparpillés. Plus on avance et plus les villages se sont vidés, ravitaillements en carburant et denrées alimentaires occupent parfois des heures pour des résultats misérables... Le marché noir et les profiteurs sont déjà en place, un litre d'essence, un pain, des œufs se vendent à prix d'or.

« Nemours, lorsque les Perret l'ont traversé, était une ville morte. Maisons silencieuses, hostiles, volets fermés, portes barricadées. Le flot ininterrompu des fuyards s'écoulait entre ses murs, freiné par l'étranglement, en une mêlée confuse de piétaille et de véhicules, les gens de plus en plus épuisés et affamés. »

Il n'y a, bien entendu, pas que les civils fuyant l'avancée nazie et les combats dans La débâcle, on y suit aussi les mésaventures du brigadier Lucien Schraut, photographe d'art à Paris, ami des Surréalistes, Man Ray, Brassaï, Max Ernst. Il est au front, dans l'artillerie, du côté de Soissons, et comme le reste de la troupe, passe son temps à battre en retraite. Sans, bien souvent, comprendre pourquoi puisque l'ennemi n'est même pas en vue, qu'ils viennent à peine d'installer une position défensive que le commandement leur ordonne de l'abandonner avant d'avoir tiré un seul obus. Il est un pion perdu de cette immense armée en déroute, sans nourriture, sans munition, aux bataillons éclatés en multiples petites bandes ne sachant se retrouver. Beaucoup sont prêts à se battre, à résister, mais les ordres confus et totalement illogiques annihilent toute velléité de lutte, ou, du moins, toute efficacité aux rares unités résistants aux assauts des premières lignes de la Wehrmacht.

Hortense Gutkind, compagne et modèle de Schraut, a quitté Paris, elle aussi. Inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son amoureux, elle se lance dans une course folle et dangereuse, en quête d'une information, d'un renseignement, toujours approximatif, afin de retrouver l'homme qu'elle aime. Elle le croit blessé et évacué vers l'arrière, mais l'arrière est vaste et la désorganisation totale. Les trains n'avancent pas plus vite que les files de réfugiés – quand il y en a – et sont des cibles idéales pour l'aviation ennemie. La pauvre Hortense va vivre un enfer de gare en gare, d'hôpitaux militaires en administrations déboussolées.

De drames en tragédies, entrecoupés de petits bonheurs et plaisirs, tous ces personnages vont tenter de survivre, d'avancer dans un paysage à la Jérôme Bosch, alternant espoirs les plus fous et désespoirs les plus profonds. La population n'a plus de gouvernement, il est réfugié à Bordeaux et n'existe quasiment plus. Les rumeurs les plus folles galopent de groupe en groupe. Les Français, la trouille au ventre, guettent le ciel d'où vient la mort hideuse qui éventre les corps, et échangent les derniers bruits qui courent aussi : l'armée serait en train de se regrouper sur les berges au sud de la Loire, préparant la grande contre-offensive, Staline aurait envoyé 43 divisions de ses troupes d'élite afin de sauver la France, pour les plus optimistes. Pour les autres, ils ne savent plus qui croire, ni ennemis ni alliés, les Anglais ont fichu le camp à Dunkerque, les Italiens viennent de déclarer la guerre à la France et des chasseurs à cocarde à leurs couleurs mitraillent les convois, les généraux valsent, un incompétent chasse l'autre...

« - Et alors ? Jusqu'à tout dernièrement, les Anglais appuyaient le Reich ! Tout comme ils ont installé Franco au pouvoir à Madrid et interdit à Blum de livrer des armes aux républicains espagnols... »

Sans compter la fameuse cinquième colonne, ces espions infiltrés partout, ou des parachutistes déposés derrière nos lignes pour des missions de sabotage. Ils imitent les cris du coucou, paraît-il, pour se reconnaître entre eux... Le soupçon est général. Côté civil, la vue des biffins français en haillons, partageant leur déroute, ne remonte pas le moral. On ne sait plus si Hitler est réellement aussi fort que cela ou s'il n'y a pas quelque trahison derrière la raclée que viennent de prendre les troupes glorieuses qui ont triomphé à Verdun, il n'y a pas si longtemps que cela. La première armée du monde se liquéfie sur les routes surchargées.

« Le crépuscule descendait sur une vision de cauchemar : un troupeau innombrable, hagard et désorienté, qui guidaient, ou dépassaient pour fuir plus vite, ses piteuses légions défaites. »

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char français B1 mis hors de combat - mai 1940

Tous ces personnages, les Perret, les Guirlange, Schraut, Hortense, vont parfois se croiser, se rencontrer, vivre mille aventures tragiques sur les quelques dizaines de kilomètres qu'ils parviendront à franchir au cours de cet immense brassage social que sera la Débâcle. La jeune Jacqui y apprendra la vie et l'amour, d'autres y trouveront la mort ou la détresse. Une nouvelle fois, Romain Slocombe parvient à nous immerger au cœur de l'Histoire, hors des sentiers rebattus du récit national officiel et nous décrit une population totalement perdue, de la bourgeoisie aisée jusqu'au petit paysan, errant sans repère au gré des rumeurs. Tout un peuple filant à travers la campagne comme un poulet sans tête, c'est tout de même impressionnant. Surtout si l'on pense que certains, descendants de ces pauvres gens terrorisés, reprochent aujourd'hui aux Syriens, Irakiens, et autres réfugiés de guerre d'avoir quitter leurs foyers bombardés et de n'avoir pas fait face.

La tension dramatique est constante, paroxystique à certains moments, soulagée parfois par des instants d'intimité volés ou d'humour, la légèreté d'une chanson ou d'un pique-nique partagé. Que le lecteur soit au front avec Schraut, dans les wagons avec Hortense ou dans la voiture des Perret, la peur, le spectacle de désolation, le sentiment d'abandon sont omniprésents et superbement rendus par l'écriture à la fois précise et déliée de l'auteur. Il trace ici les conditions qui ont permis à un salaud comme Léon Sadorski, le flic antisémite de sa trilogie des collabos, de pouvoir exercer son sale boulot tout au long de l'occupation. Il faut bien un coupable au désastre, les communistes peuvent prendre le rôle, un temps, la trahison des politiques au pouvoir tout autant, mais très vite, au sein des petits groupes, les soirs de veillées au bord de la route, les juifs prennent la relève. Une fois ce foutoir terminé, il faudra châtier, punir, il faudra faire mal pour éteindre sa honte. Peu importe la vraisemblance des accusations, la société toute entière a eu peur, elle a besoin d'expurger sa trouille sur un responsable, du « prêt à haïr », une minorité, que les ligues fascistes, Pétain, certains opportunistes et les nazis s'empresseront de fournir.

À travers six ou sept destins, qui n'ont rien d'exceptionnels dans cette France chamboulée, cul par-dessus tête, engluée dans un embouteillage comme il n'en a jamais existé, Romain Slocombe nous raconte la fragilité d'une nation agonisante, la résilience des êtres humains, le fin vernis de civilisation s'écaillant si rapidement dans la tourmente. Il nous dit aujourd'hui en nous narrant hier, afin que nous prenions garde de ne pas retomber dans les mêmes travers.

Un roman émouvant par ses personnages, époustouflant par l'énormité du chaos décrit et la précision des milliers de détails historiques, bref, de la très belle littérature !


Notice bio

Romain Slocombe est né en 1953 dans une famille franco-britannique. Il est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Monsieur le Commandant (Nil, collection Les Affranchis), sélectionné pour le Goncourt et le Goncourt des Lycéens 2011, comme l'a été L'affaire Léon Sadorski paru aux éditions Robert Laffont, dans la collection La Bête Noire (août 2016), premier tome de la « trilogie des collabos », ayant pour personnage principal l'inspecteur principal adjoint Léon Sadorski, responsable du « rayon juif » des Renseignements généraux de la préfecture de police de Paris. Succès confirmé avec le deuxième opus, L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski (août 2017), puis Sadorski et l'ange du péché (août 2018), même éditeur, même collection.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués dans ce roman : Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine, Coeur de Française, Les Roses Blanches, Édith Piaf, Tino Rossi – Bella Ragazzina, Rina Ketty – Près de Naples la Jolie, La Jeune Garde, Hélène Regelly - Garde-moi ton Amour, Lucien Boyer – La Trompette en Bois, Jazz Berson's European Ramblers – Au Revoir (Auf Wiedersehen, my Dear), Frédo Gardoni, Manuel Puig et leur Ensemble – Le Premier Mot d'Amour, À la Claire Fontaine, Hector Berlioz, Camille Saint-Saëns – Ernest Chausson, Claude Debussy, L'Internationale

Chanson de la Commune de Paris - Le Temps des Cerises

Lina Margy – L'Hirondelle du Faubourg

Lucienne Boyer – Parti sans laisser d'adresse

Hélène Regelly – Serait-ce un rêve ?

Rosita Quiroga – Callecita de mi Barrio – Lamento

Albert Préjean - Amusez vous


LA DÉBÂCLE – Romain Slocombe – Éditions Robert Laffont – 503 p. août 2019

photos : la bataille de France - Wikipédia

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