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Chronique Livre :
LE FAUTEUIL DE L’OFFICIER SS de Daniel Lee

Chronique Livre : LE FAUTEUIL DE L’OFFICIER SS de Daniel Lee sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Des documents enfouis dans un fauteuil pendant soixante-dix ans peuvent transformer un historien en détective, a fortiori s’ils sont estampillés de la croix gammée. Le nazisme est un sujet que Daniel Lee connaît bien, pourtant le nom du propriétaire de ces papiers lui est inconnu. Lorsqu’il décide de retracer son itinéraire, il découvre qu’il s’agit d’un officier SS qui, dans les années 1930, a exercé comme juriste à l’hôtel Silber, quartier général de la Gestapo à Stuttgart.

Au fil des recherches, l’univers familial de l’inconnu s’esquisse : la branche paternelle qui a vécu pendant plusieurs générations à La Nouvelle- Orléans dans un climat de haine raciale, les parents qui ont reconstitué à Stuttgart une villa digne de la Louisiane, la femme déclarée « apte » au mariage par la SS et les deux filles qui ignorent tout du passé de leur père. Peu à peu se dessine le parcours de l’officier qui a sillonné la France et ensuite l’Ukraine au sein de la Wehrmacht.

Son rôle et sa responsabilité dans la machine criminelle du Troisième Reich se précisent dans cette étonnante chronique du quotidien d’un « nazi ordinaire ». Une quête acharnée de la vérité qui est aussi un puissant révélateur des non-dits et des silences familiaux du narrateur.


L’extrait

« Griesinger eut une première occasion d’afficher son soutien au nazisme environ six semaines après son arrivée à l’université. Le matin de son trente-deuxième anniversaire, il se réveilla de bonne heure. C’était un mercredi, un des deux jours de la semaine où il donnait cours. Comme tout le monde en Allemagne, la famille Griesinger ignorait alors que la nuit qui allait suivre - le Nuit de Cristal, comme elle serait appelée - deviendrait l’une des dates les plus importantes de l’histoire du troisième Reich. Elle serait le point de bascule entre l’exclusion économique, sociale et politique jusqu’alors appliquée par le régime vis-à-vis des Juifs et le déchaînement de violences physiques dont ceux-ci seraient victimes jusqu’à la fin de la guerre. Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, les hommes juifs du Wurtemberg et de toute l’Allemagne se virent brutalement attaqués par la SA, par des membres du parti nazi et par les Jeunesses hitlériennes qui mirent le feu aux synagogues et dévastèrent les domiciles et les commerces juifs. À Stuttgart, le consul général des États-Unis, Samuel H. Honaker, écrivit dans un rapport à l’ambassadeur de Berlin que les violences perpétrées étaient « irréelles lorsqu’on vit dans un pays des Lumières ». Les pompiers de Stuttgart participèrent avec enthousiasme aux violences : ils aidèrent à allumer l’incendie qui ravagea la synagogue, puis la regardèrent brûler pour n’intervenir que lorsque les flammes menacèrent les édifices voisins. Des Juifs comme Fritz Rothschild, l’ancien voisin de Griesinger, furent arrêtés et jetés dans les geôles de l’hôtel Silber, avant d’être conduit soit au camp de concentration de Welzheim, à soixante kilomètres au nord-est de Stuttgart, soit à Dachau. Dans les campagnes, les hommes de la SA allaient de village en village pour dévaster les habitations juives. À Esslinger, à quelques kilomètres de Hohenheim, les nazis envahirent un orphelinat juif et jetèrent les enfants à la rue pendant qu’ils détruisaient les bâtiments.
Impossible de savoir où se trouvait Griesinger le soir de son anniversaire, mais d’un bout à l’autre du pays, des SS qui se réunissaient pour fêter le quinzième anniversaire du putsch de la Brasserie prirent part aux violences. Dans le Wurtemberg, rares furent les voix à s’élever contre les atrocités. La plupart des gens semblaient considérer que les Juifs méritaient ce qui leur arrivait. Julius von Jan, un pasteur de la commune d’Oberlenningen, se démarqua en condamnant dans son sermon dominical, dès le week-end suivant, les violences perpétrées contre les Juifs. Quelques jours plus tard cinq cent nazis des villes et villages alentour convergèrent sur Oberlenningen pour le tabasser. Puis il fut arrêté et jeté en prison. » (p. 218-219)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Imaginez vouloir donner un petit coup de jeune à un vieux fauteuil en le confiant à un tapissier et que celui-ci, une fois le travail entamé, refuse de l’achever en arguant qu’il ne travaille pas pour des familles de nazis ? Stupeur de la cliente qui en parle à sa fille, Veronika, ayant une amie commune avec l’historien de la seconde guerre mondiale, Daniel Lee qui va se passionner pour la biographie de l’énigmatique personnage qui a dû les camoufler de la sorte.

Dissimulée dans l’assise de ce fameux fauteuil, l’artisan avait découvert une liasse de papiers, dont un passeport, appartenant au Docteur Arnold Robert Griesinger. Un SS inconnu au bataillon des criminels de guerre, un anonyme qui avait dû, forcément, ne pas rester les mains dans les poches lors de ses années sous l’uniforme noir puisqu’il était parvenu au grade de SS obersturmführer, l’équivalent de lieutenant. Griesinger n’était pas médecin, mais docteur en droit et, s’il ne participa en personne à aucun meurtre ou à aucune barbarie, il fut un de ces rouages obscurs de l’holocauste et de la machine de guerre nazie qui n’aurait pu fonctionner sans eux.

Daniel Lee, intrigué par cet homme, adhérent précoce au parti hitlérien, engagé dans la SS par conviction, en compagnie de quelques-uns de ses camarades de faculté à Tübingen, finira par lui consacrer cinq ans de sa vie. Un périple qui le mènera à travers l’Europe, mais également aux États-Unis, puisque les ancêtres du SS y avaient émigré en Louisiane, avant que son grand-père ne regagne l’Allemagne en 1873. Adolf Griesinger, son père, y était né, ainsi que sa grand-mère Wally qui jouera un rôle déterminant dans son éducation. C’est d’ailleurs de ce séjour dans le Sud profond des USA que la famille devra sans doute son racisme exacerbé et ses idées délirantes sur la pureté du sang.

Les quelques documents initiaux ne donnent que peu d’indications sur la vie du nazi, il y déclare être célibataire sur l’un, puis marié, deux enfants sur un autre, reste à savoir sur lequel il ment et pourquoi, quel fut son travail, son parcours dans l’industrie de la haine et de la mort nazie. Après ses premières recherches l’auteur découvre que Griesinger, né à Stuttgart en 1906, est mort à Prague en 1945, il n’aura connu ni arrestation ni jugement, ainsi que des dizaines de milliers de ses complices, tous responsables de la Shoah, et des très nombreux autres crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

L’historien traque la piste du SS avec une démarche peu orthodoxe pour un chercheur comme lui, il remonte le temps en partant d’un complet mystère - qui était cet officier SS et que faisait-il à Prague ? Il devra rencontrer et interroger les filles de Griesinger, qui ne savaient quasiment rien sur les activités de leur père, et de rares témoins, puis une foule de documents et d’archives oubliées afin d’obtenir une esquisse de l’existence de ce bureaucrate falot, travaillant avec enthousiasme pour les nazis dès les années trente. Il exhume des dizaines d’éléments capitaux, précisant peu à peu le portrait du SS, sa parfaite connaissance de la période donnant de surcroît une perspective d’ensemble essentielle et passionnante.

Ce récit fait immanquablement penser à son pendant romanesque, La Mort est mon métier de Robert Merle (Folio), bien que le Rudolph Lang de Merle soit d’une autre envergure que le terne Griesinger, qu’il fasse partie des nazis ayant eu à répondre de leurs actes à Nuremberg ou devant d’autres cours de justice, pour tout ce qui est l’éducation du futur tortionnaire. La jeunesse marquée par la première guerre mondiale, l’instabilité de la République de Weimar, les conséquences désastreuses du traité de Versailles, le racisme et la ségrégation connus de ses parents de leur séjour aux États-unis, tout concourt à son formatage, n’empêche que son adhésion à la SS n’est dû qu’à son propre choix.

L’une des forces du texte réside dans le dépassement de ce destin individuel, dans l’analyse minutieuse, documentée - de très nombreuses photographies illustrent le propos - de son environnement et des influences extérieures qui, certes, n’exonèrent pas Griesinger de sa responsabilité, mais expliquent la naissance des dizaines de milliers de monstres engendrés par le nazisme. Des monstres ordinaires, ignobles, mais en tous points semblables à nous. Ce type de récit devrait aider l’humanité à ne pas l’oublier, surtout aujourd’hui où les « héritiers » des différents fascismes sont aux portes du pouvoir ou l’occupent déjà.

Daniel Lee est incontestablement un grand historien, le résultat de son enquête, soixante-dix ans après les faits, après les différentes strates d’élimination des preuves par les SS eux-mêmes, par des gens qui n’avaient pas intérêt à ce que l’on découvre leur rôle, ou par les vainqueurs, est inouïe. Elle vaut toutes les intrigues de polars les plus tordus. Il est également un très grand conteur, et sait tenir son lecteur par une écriture précise, agréable à lire. Je craignais un peu de me noyer dans d’insignifiants détails de l’existence d’un nazi de seconde zone, une de ces petites mains essentielles à l’énormité des crimes commis, mais loin des grands dignitaires décisionnaires, et je me trompais. Rien dans ces quatre cent pages n’est à jeter, on y apprend à chaque paragraphe, même les rapports de l’historien et des descendantes du SS sont empreints d’humanité et de délicatesse, ses filles n’étaient bien évidemment pour rien dans les exactions du père.

Un très grand texte, une époustouflante enquête historique. La vie oubliée d’un officier SS, obscur bureaucrate, modeste mais essentiel rouage de la machine de mort nazie.


Notice bio

Daniel Lee est un historien de la Seconde Guerre mondiale, spécialiste de l’histoire des Juifs de France et de l’Afrique du Nord pendant la Shoah. Il est professeur d’histoire contemporaine à l’université Queen Mary de Londres. Après des études à l’université du Sussex, à Sciences-Po Paris et à l’université d’Oxford, il écrit un premier livre, Pétain’s Jewish Children, qui traite du sort de la jeunesse juive sous le régime de Vichy. Membre des « New Generation Thinkers » de la station de radio BBC 3, il intervient fréquemment sur les ondes. Il habite à Londres.


LE FAUTEUIL DE L’OFFICIER SS - Daniel Lee - Éditions Liana Levi - 410 p. octobre 2020
Traduit de l’anglais par Pierre Reigner

photo : Himmler visitant le camp de Dachau en mai 1936 par Friedrich Franz Bauer in Wikipédia

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