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LES JONQUILLES DE GREEN PARK de Jérôme Attal

Chronique Livre : LES JONQUILLES DE GREEN PARK de Jérôme Attal sur Quatre Sans Quatre

photo : Dance Flore


L'homme, en bref

Né en 1970, Jérôme Attal est chanteur, parolier, écrivain (romans, nouvelles, récits), scénariste et occasionnellement acteur. Ca fait envie, hein ! Ben voilà, il y a des gens qui ont du talent, quoi...


Le roman, en bref aussi

« Au vrai, c'est que si on sauvait notre peau et les murs de notre maison, on n'avait pas la mémoire de l'attaque précédente. On gagnait en vie chaque jour, et donc aussi en rêves, en projets, en espérance, alors chaque attaque nous paraissait plus cruelle et plus insurmontable que celle des nuits passées. La peur abolissait toute mémoire. La peur et la volonté de s'en sortir vivants. »

Nous sommes à Londres en 1940 et les bombes pleuvent. Tommy est un jeune garçon qui veut devenir écrivain, amoureux de la belle et douce Mila, et il nous embarque dans sa vie quotidienne, faite de camaraderie et de techniques de survie, d'amour et de fantasmes, de jeux et de grandes petites aventures toutes consignées dans un cahier car Tommy sera écrivain plus tard, quand cette saleté de guerre sera finie.

La guerre est à la fois terrain de jeux et apprentissage de la vie d'adulte. L'hiver 40, la précarité de la vie puisque tout peut arriver à tout moment, et le désir fou d'être tout simplement vivant au printemps pour voir les jonquilles de Green Park.


Bref, un extrait.

« Nick, quand on était mômes, il avait déjà trois ans de plus que nous. Et nous, tu parles, on lui obéissait comme des petits toutous. Le truc, c'est qu'il avait trouvé une technique imparable pour chaparder dans les magasins sans se faire avoir. C'était avant cette foutue année 1940. Quand il y avait encore des trucs à piquer dans les magasins. Donc, le plan de Nick, c'était de piquer le dernier exemplaire de n'importe quel article. Bien sûr, dit comme ça ça vous paraît légèrement crétin, mais réfléchissez deux minutes, chaque fois que vous faites les courses dans une boutique je suis sûr que vous vous retrouvez nez à nez avec un article isolé. Le dernier de la série ou de la pile. Ca doit vous arriver ? Plus souvent en tous cas que de tomber sur Loïs Lane qui vous jette un regard à vous envoyer direct au sein d'une forteresse de solitude, j'ai pas raison ? Son plan, à Nick, était magistral, parce que au cas où il se serait fait attraper par le gérant du magasin, la parade était toute trouvée :
C'est pas moi, monsieur, qui ai volé cette chose. Je l'avais déjà en arrivant. La preuve, c'est que vous n'en vendez plus dans votre magasin.
Le mec partait aussitôt vérifier, et, en effet, il ne trouvait plus cet article en rayon puisque Nick venait de piquer le dernier. C'était un plan du tonnerre. » (p. 109)


Et puis ce que j'en dis, en long, en large et de travers : shazam !

« Ce qui a réellement marqué mon passage à l'âge adulte – si je m'isole du désastre qui nous entoure, tente de créer une bulle protectrice, et s'il faut mettre une poignée de signets parmi les pages de notre vie -, je dirais que c'est le 24 décembre 1940 où l'on a décidé pour la première fois d'ouvrir les paquets le soir du réveillon et pas le matin de Noël... »

L'histoire, mais s'agit-il d'une histoire ou de quantités de petites histoires imbriquées les unes dans les autres, est vue par les yeux de ce garçon, Tommy Bradford, treize ans.

Tout est si banal, un collégien londonien comme des centaines d'autres, mais rien n'est banal car le regard de Tommy transfigure la réalité et en recompose les éclats comme à travers son kaléidoscope personnel. Réalité fragmentée et anecdotes gigognes, le roman va de proche en proche vers son acmé dramatique la nuit d'un bombardement particulièrement violent qui déglingue pour de bon la vie d'enfant de Tommy et brise à jamais son insouciance enjouée : l'âge d'homme est celui des deuils et des regrets, il faut accepter de ne pas pouvoir être Captain Marvel et faire au mieux pour ceux qu'on aime, vivre, heureux si possible, et sinon vivre quand même, par courtoisie, par générosité.

Pour le moment, faites connaissance avec Tommy qui voit la vie comme la matière à fiction qu'il conserve pour plus tard, quand il deviendra écrivain et qu'il ira à Hollywood tutoyer les vedettes et participer à la grande fabrication des rêves. Il a beaucoup de théories sur la vie et les gens qu'il confie à son cahier secret dans lequel chaque journée est résumée sous la forme de deux colonnes, l'une les plus et l'autre les moins, forme féconde et gnomique du journal intime.

La vie de Tommy ressemble souvent aussi à un comics: rencontrez Lord Papoum, riche excentrique, qui héberge ses voisins dans son sous-sol au bord de sa piscine lors des bombardements et leur fait servir des mets délicieux, la mère d'Antony qui a une jambe de bois comme Long John Silver et aussi Nick Stonem et Drake Jacobson, les méchants de l'histoire, puis Mila, la jumelle de Drake, aussi gentille et belle que Drake est laid et effrayant. Suivez ses aventures dans un Londres méconnaissable, faufilez-vous avec lui dans les rues dévastées, apprenez à chaparder dans les magasins, à fuir vos ennemis et à défendre vos copains avant de vous embarquer dans la création de mondes imaginaires avec Buck Rogers et les Crawfordiens.

Tommy a une sœur, Jenny, plus âgée que lui, très éprise de Clark Gable, un brin de fille qui devient femme et qu'il observe avec amusement briser le cœur de son soupirant tendre et gauche, Lester, pompier volontaire et amoureux éconduit. Une mère, une belle femme travaillant dans l'usine d'ampoules électriques de l'autre côté de la Tamise, une femme qui chante, gaie et optimiste. Et il faut l'être pour accueillir avec une bienveillance sans faille les idées les plus farfelues de son inventeur de mari qui fourmille d'idées jamais commercialisables, comme celle de son tank-tatou articulé qui servirait à sauver les enfants lors des bombardements : « Je ne l'ai jamais entendue se plaindre de la dureté de son travail, ni des élucubrations de papa qui passe son temps dans l'abri Anderson et revient de temps à autre avec un rossignol empaillé qui donne le temps de cuisson d'un œuf dur, ou une théière à bec verseur téléguidé. » Ce que, personnellement, je trouverais très utile.

Tommy a aussi des amis, enfin avait un ami, Magnus, un type généreux et magnanime qui lui donnait des exemplaires de Superman et avait des théories sur les filles qui préfèrent les glaces aux goûts compliqués sauf quand elles sont fatiguées et que, là, elles préfèrent juste vanille. Mais il est mort dans un bombardement comme 500 autres personnes, ce 7 septembre 1940 là.
Par fidélité à Magnus, Tommy est copain avec Oscar, un garçon faiblard et un peu ridicule, proie toute désignée des tyrans de cour d'école, mais que Magnus protégeait alors... alors par fidélité, pour remplir son devoir d'ami, il passe son temps avec Oscar, le protège aussi, bravant tous les périls pour le sauver lors d'une nuit de cauchemar.

Il a des rêves, lui aussi, celui d'être écrivain un jour, de raconter les histoires qu'il invente déjà, mais surtout, et ça, il ne s'en rend pas compte, il sait déjà regarder la vie quotidienne et en faire un roman. Il transfigure sa vie en la racontant, parce qu'il sait déceler le ridicule, l'émotion, le faux-semblant chez ceux qui l'entourent, reconnaître leur vrai courage et accepter leurs rêves. Il déchiffre l'être humain et en alimente sa narration, devenant peu à peu un homme. Le petit garçon cède la place à un jeune homme sensible dont le cœur est déjà égratigné par l'amour impossible et l'injustice de la mort.
Mais pour le moment, c'est la guerre, les bombardements incessants et la lutte de chacun pour résister ensemble et ne pas perdre courage.


Une playlist très brève mais savoureuse comme un bonbon anglais

The Andrews Sisters : the Woodpecker song
Louis Armstrong : Is zat you Santa Claus ?

J'aimerais bien, par goût personnel, ajouter God saves the Queen des Sex Pistols
et A day in The Life des Beatles, pour faire contrepoint : le Royaume-Uni, terre de contrastes... 

LES JONQUILLES DE GREEN PARK - Jérôme Attal  - Robert Laffont - mars 2016  213 pages

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