Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LES SERPENTS SONT-ILS NÉCESSAIRES ? de Brian de Palma et Susan Lehman

Chronique Livre : LES SERPENTS SONT-ILS NÉCESSAIRES ? de Brian de Palma et Susan Lehman sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Barton Brock est le directeur de campagne de Joe Crump qui a pour adversaire le sénateur Rogers dans l'Ohio. Les choses se présentent mal pour Crump ; il est incapable de faire jeu égal avec le charismatique Rogers, redoutable débateur.

Une seule solution : compromettre Rogers qui a un talon d'Achille. Bien que marié à une femme fort respectable, il ne peut s'empêcher de sauter sur tous les jupons qui passent à sa portée. Côté jupon, Brock a trouvé ce qu'il faut en la personne d'une blonde renversante nommée Elizabeth De Carlo, serveuse au McDo local. Quoi de plus simple que de séduire le sénateur Rogers et de prendre une petite photo qui sera diffusée dans tous les médias et sur tous les réseaux sociaux ?

Brillant. Sauf qu'Elizabeth a plus d'un tour dans son sac...


L'extrait

« Une campagne électorale est une chose brutale. L’enjeu est élevé. Pas pour les électeurs… Barton Brock ne se soucie pas particulièrement d’eux. Mais pour l’équipe, celle qui doit propulser le candidat dans un fauteuil, l’enjeu est important, énorme. Les membres de l’équipe ont droit à de gros salaires, de bons postes, des boulots peinards et de plus grosses campagnes.

C’est comme la pêche. Vous commencez par des petits boulots, puis vous vous débarrassez du menu fretin, dont aucun chat qui se respecte ne voudrait faire son dîner, et vous ferrez le gros poissons.

Le grand problème de Crump, c’est qu’il a face à lui Lee Rogers, le candidat sortant, l’arbitre des élégances en personne, qui a découragé la plupart de ses concurrents lors de la primaire républicaine de l’Ohio.

Crump, un ancien de la guerre d’Irak, avec sa poitrine couverte de médailles et sa jambe artificielle pour prouver qu’il en a bavé durant l’opération Tempête du Désert, ne manque pas d’atouts. Et il possède un côté sympathique, le genre copain de fac avec qui vous aimeriez aller boire une bière.

Malheureusement, il est un peu limité au niveau matière grise. Et Rogers, avec le clinquant de ses études de droit à Columbia, n’en fera qu’une bouchée au cours du débat de dimanche.

La méthode de Brock, en tant que directeur de campagne et stratège de Crump, lui vient d’une réplique qu’il a lue dans une pièce de David Mamet : « Le seul moyen de donner une bonne leçon à ces types, c’est de les tuer. » » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Les serpents sont-ils nécessaires ? Indubitablement, oui car sans eux, cette histoire n’aurait pas eu lieu et ça aurait vraiment été dommage. Un titre comme Engrenage lui aurait convenu tout autant, ou La théorie des dominos appliquée au mensonge en communication politique. Au départ donc, il ne s’agit que de mettre hors course le brillant Lee Rogers afin de pousser Joe Crump vers le sénat, du tout-venant des manoeuvres habituelles lors des scrutins. Mais, justement, Rogers est brillant, rusé, retors, il retourne Brock sans effort et l’attache même à son service. La manoeuvre ourdie fait long feu et Elisabeth de Carlo se voit prier de faire ses bagages et d’aller voir du côté de Las Vegas si l’air n’y est pas meilleur pour sa santé. Autre aléa, Elisabeth est une pragmatique incroyable qui sait tirer partie de la moindre opportunité et sait rebondit à l’infini, sans oublier pour autant les injures qui lui ont été faites.

Vous vous doutez bien que l’affaire ne va pas s’arrêter là, Rogers va continuer à sauter sur les stagiaires de sa campagne, Elisabeth de Carlo ne se contentera pas de se faire oublier, bien qu’à ce petit jeu, elle soit passée maîtresse es disparition. Le candidat brisera des coeurs comme il l’a toujours fait, avec une irresponsabilité et une désinvolture puérile. Brock est toujours là pour réparer, étouffer, organiser le contre-feu, bien au-delà de ce qu’on est en droit d’attendre d’un directeur de campagne. Peu importe le défi, il s'adapte.

Une seule chose compte : il ne faut pas que Connie, l’épouse de Rogers, apprenne ses frasques. En trente ans, elle n’en a découverte qu’une et le sénateur a bien cru que c’en était fini de leur couple. Pas tant qu’il soit fou amoureux, mais c’est Connie qui récolte l’argent des donateurs et, sans argent, pas d’élection. De plus, elle souffre depuis quelques temps déjà de la maladie de Parkinson, divorcer d’une femme malade est désastreux sur le plan de l’image envoyée aux électeurs… Son siège au sénat, rien d’autre n’a d’importance aux yeux de Rogers, capable du pire pour ne pas le perdre, mais, paradoxalement, jamais du meilleur.

Inconséquent, amoral, cynique, Lee Rogers utilise les gens, hommes ou femmes, surtout les femmes, sachant que Brock est là, derrière, tout le temps, pour récupérer ses bourdes, ses excès qui peuvent parfois le conduire très très loin. Son directeur de campagne n’a aucun état d’âme, aucun scrupule, il recherche l’efficacité maximale, peu importe qui il faut écraser ou humilier pour y parvenir.

Peu à peu, les personnages s’étoffent, leur nombre va croissant au gré des rencontres des uns et des autres, d’autres drames et sordides affaires voient le jour, tout ce beau monde se télescope, se croise, s’ignore jusqu’à ce que la confrontation soit inévitable. L’engrenage est enclenché depuis l’entrée en jeu d’Elisabeth, il ne s’arrêtera plus. Les chemins, jusqu’au dénouement, sont sinueux, tortueux même, pourtant ils se parcourent comme s’ils étaient naturels. Un enchaînement de hasards et de vicissitudes que le manque d’empathie et de réflexion de Rogers rend tout à fait tragique. Découpé comme un scénario, scène après scène, presque plan par plan, ce roman noir est un régal de lecture et ferait sans aucun doute un film formidable. Tout à la fois drôle et dramatique, sordide même par certains aspects, Les serpents sont-ils nécessaires ? entraîne le lecteur dans les coulisse peu reluisant de la politique américaine. Ceci dit, ce n’est guère mieux ailleurs…

Un roman noir atypique, un enchaînement machiavélique et d'excellents personnages au coeur d’une campagne sénatoriale américaine...


Notice bio

Brian De Palma a marqué l'histoire du septième art avec plusieurs films mythiques dont Blow Out, Scarface, Body Double, Les Incorruptibles ou encore Carrie et Mission Impossible.

Susan Lehman a étudié le droit puis a été chef de rubrique au New York Times. Elle a collaboré à de nombreuses publications américaines.


LES SERPENTS SONT-ILS NÉCESSAIRES ? - Brian de Palma & Susan Lehman – Éditions Rivages – collection Rivages Noir – 332 p. mai 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Esch

photo : le Capitol, siège du sénat US - Pixabay

Chronique Livre : TRAVERSER LA NUIT de Hervé Le Corre Chronique Livre : BLUEBIRD, BLUEBIRD de Attica Locke Chronique Livre : CIMETIÈRE D’ÉTOILES de Richard Morgiève