Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NAFAR de Mathilde Chapuis

Chronique Livre : NAFAR de Mathilde Chapuis sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Une nuit d’octobre, c’est sur la rive turque du Meriç, le fleuve-frontière qui sépare l’Orient de l’Europe, qu’une mystérieuse narratrice arrête son regard. Et plus précisément sur l’homme épuisé qui, dans les buissons de ronces, se cache des soldats chargés d’empêcher les clandestins de passer du côté grec. Car celui qui s’apprête à franchir le Meriç est un nafar : un sans-droit, un migrant.

Retraçant pas à pas sa périlleuse traversée, la narratrice émaille son récit d’échappées sur cette région meurtrie par l’Histoire et sur le quotidien de tous les Syriens qui, comme l’homme à la veste bleue se préparant à plonger, cherchent coûte que coûte un avenir meilleur loin de la dictature de Bachar al-Assad.

Elle est celle qui témoigne des combines et des faux départs, imagine ce qu’on lui tait, partage les doutes et les espoirs.


L'extrait

« Ton tour arrive, Docteur, lit-on sur un mur de Deraa, au sud du pays.
Un tag provocant. Une menace. Un gribouillage d'adolescents aussi inconcevable que les propos de Nizaar quelques semaines auparavant.
« Docteur » désigne Bachar Al-Assad. Tout le monde le sait en Syrie. Bachar ainsi surnommé parce qu'il a étudié la médecine. Avant de succéder à son père, il était ophtalmologue. Mais Docteur porte la blouse blanche du savant fou. Docteur soigne en crevant les yeux, en découpant les paupières. Docteur charcute, manipule et détruit. Docteur et ses sbires feront payer leur effronterie aux adolescents qui ont osé le menacer.
Nous sommes au mois de mars. À la délégation de pères venus demander à la police de Deraa qu'on leur rende leurs fils et filles : « Oubliez-les. Faites-en d'autres. Et si vous n'en êtes pas capables, amenez-nous vos femmes, on s'en chargera. »
Ces mots-là sont indélébiles. C'est tout le peuple syrien que le régime insulte par la voix de celui qui les profère.
Certains se réunissent devant le palais de justice de Deraa. En silence. Ils n'osent pas encore utiliser les mots. Ils parlent avec leur corps, leur présence timide et leurs gestes apeurés. Ce sont les parents, les familles, les proches des familles. Trois jours après, ils sont plus nombreux et prennent enfin la parole. Une parole succincte, hachée, lapidaire. Il y en a un qui ose, il y en a un qui crie, les autres qui s'engouffrent dans la faille qu'il a ouverte et se mettent à crier aussi. Ils ne sont pas fous. Mais il y a en eux, à ce moment précis, quelque chose de la folie. Une lumière vive qui leur fait éprouver une lucidité terrible, jamais ressentie jusqu'alors, et dont ils ont à peine conscience.
Est-il possible que ce soit vraiment ton tour, Docteur ? » (p. 56-57)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Istambul – Edirne (Turquie). Ils sont là, ils attendent, s'affairent, courent à droite et à gauche en vue d'hypothétiques rendez-vous, à la recherche de tuyaux se révélant souvent crevés, voire mortels. Ils, ce sont les nafarat, les migrants, les immigrés, les réfugiés, tout ce que vous voulez, les dénominations ne manquent pas pour une même réalité. Ces cohortes de misérables dont on ne se donne plus la peine de chercher l'identité, contraints de fuir leurs patries. Cette vague d'envahisseurs qui doit à tout prix être arrêtée, selon les nationalistes et les auto-proclamés progressistes, appliquant peu ou prou les mêmes politiques de rejet. Ils sont un événement, une actu, un embarras, autant dire un objet d'intérêt à temps partiel entre deux infos footballistiques ou sociales. Une chose désagréable qui envahit votre salon à l'heure de l'apéro lorsqu'on essaie de se détendre d'une journée pénible. Ils sont, pour la plupart, des innocents que les crimes de quelques puissants ont fait basculer dans l'illégalité. De victimes, ils sont devenus coupables de n'avoir pas les bons papiers, de n'être pas nés au bon endroit.

Nafar était un mot courant, sans connotation particulière. Il désignait, en arabe, un groupe de personnes ayant quitté son pays, un état de fait. Aujourd'hui, il est devenu méprisant, infamant, il sert, en Arabie Saoudite, à nommer les travailleurs immigrés, il est utilisé par les passeurs en lieu et place de marchandise, de bétail. L'autrice lui redonne ses lettres de noblesse en appelant ainsi son personnage principal, un être humain à part entière, avec ses qualités et ses défauts. Un homme devant à tout prix traverser le fleuve Mériç à Edrine, pour gagner la Grèce et l'Europe. Un homme tapi dans les fourrés, couché sur les ronces dont les épines, complices des gardes turcs, le retiennent à la rive, ou l'incitent à réfléchir à la possibilité de la noyade en blessant sa peau.

Dans la tour de Babel qu'est devenue Istambul, Syriens, Somaliens, Érythréens, Irakiens s'entassent en attendant de rejoindre l'Europe, la vraie : l'Allemagne, la France, la Suède, l'Angleterre, pas cet ersatz qu'est, à leurs yeux, la Grèce, ravagée par le FMI et la Commission européenne. Mais pour cela il faut tout de même parvenir à forcer la frontière à la nage, ou en suivant des passeurs aux tarifs prohibitifs, arnaqueurs de première, trafiquants d'êtres humains en souffrance. Poussés par la nécessaire discrétion, ces hommes inventent un langage (les femmes et enfants patientent souvent dans un pays frontalier, le temps qu'ils aient enfin trouvé une terre sûre), parlent de pastèques pour désigner les bateaux gonflables, de patates lorsqu'ils voient des flics. Ils se réunissent le soir, tirent des plans improbables et dessinent des espoirs aussi peu consistants que la fumée de leurs cigarettes de contrebande...

La narratrice, omnisciente, n'a pas besoin de nom, aucune importance, elle est celle qui aime. Elle est l'amoureuse qui veille, vole au-dessus de la Mériç en surveillant son nafar, celui à qui elle donne vie en racontant son histoire. Celui qu'elle extirpe du troupeau hagard, épuisé, des fuyards en le dotant d'une existence. Celui dont elle partage l'existence entre deux tentatives, échangeant au moyen d'expressions nées de leurs langues mêlées, connue d'eux-seuls, un sabir amoureux et comique, arabo-franco-anglais, qui dit leur amour et le quotidien, l'espoir et la consolation.

« Que peut-on espérer de celui qui a tout perdu, y compris les mots ? »

Nafar est jeune. Il avait de l'ambition lorsqu'il habitait à Homs, sa ville natale. Propriétaire d'un café – soixante-dix chaises -, il comptait s'agrandir, devait le confier deux fois par semaine à son ami Nizaar afin qu'il y crée son école de théâtre. Nizaar filmait la révolution, mettait la répression et l'horreur en images, la mort en fichiers numériques afin de témoigner... Nizaar qui n'est plus là. Avant, ils étaient prudents, Nizaar et lui parlaient à mots couverts, n'évoquaient pas le Docteur et sa police, les disparitions soudaines, les membres de la famille mutilés à vie par les tortures. Puis il y eut la Tunisie et, avec le départ de Ben Ali, le rêve fou d'un autre possible. Qui finalement se dérobera. Personne ne viendra les aider, les Russes et Bachar feront couler le bain de sang qui noiera l'espérance.

« Les manifestants sont des microbes et moi, Docteur, je supprimerai ces microbes. »

L'histoire se déroule entre 2011 et 2015, avant le sinistre pacte conclut entre l'Union européenne et la Turquie d'Erdogan afin que celle-ci resserre encore le contrôle de ses frontières, la situation s'est aggravée depuis. Ce roman raconte les tentatives avortées, les échecs, les semi-réussites, les victoires se transformant en défaites, l'espoir toujours là pour le nafar de gagner la Suède. Pourquoi ce pays-là ? Pas par une sorte de benchmarking - un comparatif entre les différentes prestations sociales des pays de l'UE -, selon la formule indécente d'une politicienne française cynique, non, juste parce que c'est celui qui est le plus éloigné vers le nord de son pays où il a tant souffert. Ou serait-ce à cause de cette veste en daim bleue qu'il a choisie avec soin à Homs et qu'il ne veut pas quitter – Blue Suede jacket -, allez savoir, n'importe qui dit n'importe quoi sur les migrants, sans risque d'être contredit, ils n'ont jamais la parole, sauf sous la plume de Mathilde Chapuis, qui leur donne également de la chair, un passé, des rêves.

« J'ai de la compassion pour ce corps qui n'en est qu'aux prémices d'une longue série d'épreuves. Je ressens ce que la peur l'empêche de ressentir : le fourmillement, le picotement, le mouillé, le glacé... Je suis tout près, je suis dedans, je vis ce qu'il vit. »

Il va tomber cent fois, se relever tout autant. La narratrice est là, l'aide, s'agace, l'assiste, espère, imagine leur vie une fois franchies ces satanées barrières. Citoyenne française, aucun souci de circulation pour elle, c'est son amour qui est entravé, son avenir proche qui est en cage tant que son compagnon n'aura pas passé le fleuve et gagné la Grèce au péril de sa vie. Quelle déchirure que d'avoir à espérer qu'il puisse enfin risquer sa peau !

Mathilde Chapuis, en plus de sa belle écriture poétique, de son style aérien, qui colle à merveille à sa narratrice planant au-dessus des berges du fleuve, nous ouvre les yeux, donne chair et âme à un de ces damnés de la terre qu'il est convenu de nommer du terme générique de migrant. Habilement, sans l'identifier, elle l'individualise. Il est à la fois unique et tous les autres. Elle raconte l'amour et la détresse, l'espoir, l'échec et le reste : les cent fois où l'on croit se quitter et où l'autre revient quelques heures après, tête basse, las d'avoir échoué à nouveau. Elle nous met en empathie, nous nageons avec lui, tendons les bras aussi vers l'autre rive, paniquons en buvant la tasse, craignons les dénonciations et les soldats. Grâce à son talent, le lecteur devient accompagnateur, et il n'est pas de meilleur moyen pour lier connaissance que de cheminer ensemble et d'apprendre. Tuer les préjugés et la sottise n'est pas un crime. Ou alors un crime pour l'humanité. Un bien beau chef d'inculpation qui sied idéalement avec le délit de solidarité, né au sein de beaux esprits tordus.

Magnifiquement écrit, Nafar est un grand roman, pétri d'humanité, une sublime et terrible histoire d'aujourd'hui, indispensable à qui veut tenter de comprendre le drame des exilés.


Notice bio

Mathilde Chapuis est née à Belfort en 1987. Après des études de littérature à Strasbourg puis à Naples, elle sillonne la Grèce, la Turquie et le Liban avant de s’installer de 2013 à 2015 à Istanbul. Depuis 2016, elle vit à Bruxelles. Nafar, son premier roman, se nourrit d’une précieuse proximité avec des exilés syriens rencontrés en Turquie.


La musique du livre

La Maritza est le nom bulgare de la Mériç.

Sylvie Vartan – La Maritza


NAFAR – Mathilde Chapuis – Éditions Liana Levi – 152 p. août 2019

photo : la Mériç à Edirne - Visual Hunt

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