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NOUS ÉTIONS NÉS POUR ÊTRE HEUREUX de Lionel Duroy

Chronique Livre : NOUS ÉTIONS NÉS POUR ÊTRE HEUREUX de Lionel Duroy sur Quatre Sans Quatre

Lionel Duroy est un journaliste et écrivain français. Issu d’une famille nombreuse et désargentée, comme son personnage Paul, il a exercé de nombreux métiers avant de devenir écrivain et est l’auteur d’une quinzaine de romans dont Le Chagrin ( prix François-Mauriac 2010, prix Pagnol 2010), L’Hiver des hommes (prix Renaudot des Lycéens 2012 et prix Joseph-Kessel 2013) et Eugenia (Prix Anaïs-Nin 2018).


«  - Tu devais écrire et tu as eu raison de t’entêter, avait tranché Ludovic après un instant de silence. Ce que tu viens de dire est indiscutable.
Alors toute la colère de Paul avait fondu d’un coup. Il avait suffi de cette phrase pour qu’il les regarde différemment et que l’après-midi s’illumine. Ils me veulent du bien avec mes livres, avait-il pensé, ça y est, ils m’acceptent tel que je suis, et il s’était senti en retour enfin libre de les aimer, sans la peur qu’ils le rejettent de nouveau pour ce qu’il pourrait écrire. Il avait en mémoire l’épisode du faux retour d’Adèle qui l’avait laissé amer et furieux. Des « petits », Adèle était celle qui avait sans doute le plus souffert de ne plus le voir. Après une quinzaine d’années de silence, elle lui avait téléphoné - « Tu me manques beaucoup, Paul... »
Elle lui manquait aussi – au temps d’Agnès, sa première femme, ils s’étaient beaucoup occupés d’Adèle. Ils s’étaient retrouvés au restaurant pour un déjeuner en tête à tête. Puis de nouveau quelques mois plus tard. Mais alors Adèle lui avait demandé ce qu’il écrivait, et tandis qu’il lui parlait du livre en cours, il l’avait entendue s’exclamer doucement, comme atterrée : Paul, tu ne vas pas recommencer quand même ! » Il avait essayé de lui expliquer combien c’était intéressant de retravailler inlassablement les mêmes événements à la lumière du temps écoulé et de son propre vieillissement, mais il avait bien vu que c’était peine perdue et Adèle et lui ne s’étaient pas revus.
- Tu peux écrire tout ce que tu veux, avait renchéri Nicolas comme s’il avait suivi le fil de sa pensée, sens-toi absolument libre, jamais plus tes livres ne seront une cause de rupture entre nous.
- On a fait une grosse connerie, avait lancé Maxime, on ne va sûrement pas recommencer !
Et il avait éclaté de rire, à sa façon, faite de gloussements très communicatifs si bien que Basile et Ludovic l’avaient imité. Pour la première fois, Paul s’était senti des leurs, comme au temps où ils pleuraient de rire en se racontant certains des meilleurs coups tordus de Toto.
- Non mais Paul, avait repris Nicolas par-dessus les rires, tendant vers lui un de ses longs bras, ce qui a envenimé l’affaire, aussi, ce sont les articles de presse. Je ne sais pas si tu te souviens comment ces abrutis de journalistes parlaient de la baronne et de Toto…
- Si, ils la traitaient de « mégère », avait dit Paul, de « harpie ». Pour moi aussi ç’a été un choc. Et de Toto ils écrivaient que c’était « un raté », « un bonimenteur », « un minable petit escroc ». Je vous imaginais en train de lire ça… Mais ce n’étaient pas mes mots, qu’est-ce que j’y pouvais ?
- Ce n’étaient pas tes mots, mais c’était la conséquence de ton livre, mon pote ! Et les parents étaient encore vivants, et ils se prenaient ça en pleine tronche.
- T’aurais dû voir la gueule de la baronne, avait confirmé Basile, debout, mimant de la tête un punching-ball sous une pluie de coups de poing et riant nerveusement.
Paul avait encaissé silencieusement. » (p. 30-31-32)


Il s’appelle Paul. On voit son nom sur les jaquettes des romans qu’il a écrit. Et plus il en a écrit, plus seul il s’est retrouvé.

Ses deux amours l’ont quitté, ses deux enfants le voient peu, son fils surtout, qui s’est éloigné de lui, et puis ses neuf frères et sœurs, qu’il n’a pas vus depuis trente ans. Certains d’entre eux lui ont envoyé ds lettres incendiaires, rompant tout lien avec lui, reniant toute fraternité à son égard. Comme s’il n’existait plus pour eux alors que se multiplient ses récits autobiographiques les mettant tous en scène.

Mis en demeure de ne pas publier son premier manuscrit, Paul persiste et signe. C’est ça ou mourir, parce qu’écrire est fondamentalement sa manière d’être au monde et de supporter de vivre.

Ses deux enfants ont dû vivre sans, avec même le sentiment, pour le plus âgé, d’avoir été chassé d’une certaine forme de paradis familial, puisqu’il a connu les vacances en famille et les jeux avec les cousins. Comment cette absence a façonné l’image qu’il s’est faite de son père, Paul ne peut que l’imaginer, David ne le lui a jamais dit, trop secret et trop discret, trop peu désireux de blesser en posant des questions, trop déterminé à se débrouiller.

Voilà que quelques-uns de ses frères reprennent contact avec Paul. Un message simple, une porte qui s’ouvre enfin, quelque chose qui se débloque, peut-être pour de bon. Déposer les armes et faire la paix.

C’est à la fois un moment qu’il attend depuis longtemps mais qu’il redoute aussi. La plaie a semblé cicatriser, enfin elle ne fait plus mal, elle ne lance plus et Paul a appris lui aussi à vivre sans.

Quand la première rencontre se fait, Paul est la proie de sentiments et d’émotions contradictoires, à la fois heureux, ému et pourtant presque contrarié, cherchant quelles limites il ne faut pas franchir pour que le dialogue reprenne et que rien ne vienne l’interrompre cette fois. Excuses et explications viennent, embrouillées et elliptiques, profuses et incomplètes à la fois. Le chemin des retrouvailles est à prendre avec mille précautions et aucune carte ne permet d’en deviner les contours.

Rendez-vous est pris pour un grand repas, chez Paul, qui réunira presque toute la famille, y compris ceux que Paul n’a pas invités, dont il pensait ne pas pouvoir regagner la confiance ou l’amour, ou dont il ne savait pas s’il pouvait supporter de les revoir, comme sa deuxième femme, dont le prénom même est une souffrance.

Le récit de cette réunion est un miracle d’aller et retour dans le passé, de mises au point, de gros plans sur un instant, un souvenir qui s’incruste au-delà du désirable et qui organise la perception du monde et des autres, une recomposition du passé, une façon de myopie égocentrée qui ne fait pas justice au réel.

Paul a révélé dans ses livres le passé de toute sa famille, leur passé honteux, miséreux, pitoyablement triste. La mère, méchante, si distante, si violente, si folle, complètement dingue même. Issue d’une famille appartenant à la haute bourgeoisie qui la renie, elle s’est mariée en-dessous de sa condition à un homme dont les revenus ne peuvent soutenir cette famille nombreuse, qui se fait happer par la folie de sa femme et qui, lâchement, laisse les choses se passer, occultant le réel, sans s’interposer, sans chercher à faire en sorte que ses enfants vivent dignement.
Quand la famille est expulsée et relogée dans un appartement minable, sale, les dettes s’accumulent, l’argent fait toujours autant défaut et on vit sans électricité, sans vêtements chauds, sans manger à sa faim.

C’est à la fois une honte – à l’école en particulier , une souffrance, une sorte de jeu aussi, tant il appartient à l’enfance de trouver refuge dans sa capacité à tout détourner, à trouver matière à rire et à fabriquer des liens essentiels dans toute situation, fusse-t-elle la pire.

Le père entretient une liaison avec une femme chez qui les petits brûlent de vivre parce qu’on y a chaud, que c’est propre et qu’on y mange à sa faim. Mais le père revient toujours à la maison, endurant ce qu’il plaira à sa femme de lui faire endurer cette fois-ci, tout espoir d’une vie meilleure le quittant peu à peu.

Les grands quittent la maison, chacun à leur tour, laissant les petits derrière eux - bien obligés, parfois leur ouvrant un temps leur nouveau logis, quand c’est possible -, seul avec le couple toxique, toujours moins nombreux à se partager un quotidien qui ne peut qu’endommager durablement leur vie future d’autant que les liens entre les grands et les petits venaient remplacer et se substituer à ceux, défectueux, des parents indignes.

Ainsi, entre haine, colère, sentiment de culpabilité et honte, chacun s’est fabriqué une vie, quelque chose qui permette de surmonter le passé.

Mais Paul a tout ravivé, a étalé publiquement la vie de tous, leur a interdit, ce faisant, d’oublier et de se cacher derrière une existence banale. C’est ce qui a déclenché leur colère et les a bouleversés. Comment a-t-il pu exhiber leur histoire commune ? Comment a-t-il pu ne pas penser combien ses livres seraient l’occasion de rouvrir les plaies intimes ? N’a-t-il pas compris que cette histoire devait rester close en leurs mémoires ? Non, lui l’écrivain n’a rien deviné, rien compris, rien imaginé de tout cela. Aveugle à tout ce qui n’était pas lui, sa conscience si aiguë des choses n’a pas su s’ouvrir aux autres, il a vécu toutes ces années sans rien comprendre, finalement. Qu’est-ce qu’une autobiographie si ce n’est une réinvention de soi-même ?

Le refus de Paul de se soumettre à leur injonction les a conduit à le bannir de leur vie trente ans, lui et ses enfants. Paul se souvient encore d’avoir été violemment pris à partie et prié de partir lors des funérailles de son père, blessure encore vive qui le lance plus qu’il ne le voudrait.

La venue de ses frères et sœurs est une épiphanie, une transformation aura lieu, les maux enfin mués en mots trouveront le chemin de la paix et de la concorde, il fera finalement tout simplement bon se revoir et, puisque s’aimer n’a jamais été aboli, les liens, lavés des ressentiments et des incompréhensions, se resserrent tout naturellement.

Le roman de Lionel Duroy explore avec beaucoup de finesse, de délicatesse et de précision le personnage de Paul. Tendu entre le passé, douloureux et heureux pourtant, car il a aimé et a été aimé avec infiniment de force, et le présent, sa solitude finalement acceptée, prix à payer peut-être pour l’écriture sans laquelle il ne peut vivre. Paul n’est pas sûr de vouloir renouer avec ceux qui l’ont si cruellement traité, il a peur, il a du mal à se persuader que c’est possible, qu’il faut laisser parler l’amour qui ne l’a jamais déserté pour les siens.

Toute sa vie d’homme lui est pesée ce jour-là, et c’est une belle journée, en somme.


NOUS ÉTIONS NÉS POUR ÊTRE HEUREUX - Lionel Duroy - Éditions Julliard - 240 p. août 2019

photo : Pixabay

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