Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SOIS GENTIL TUE-LE de Pascal Thiriet

Chronique Livre : SOIS GENTIL TUE-LE de Pascal Thiriet sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

La mer, elle est partout. Et parfois, au milieu, il y a des îles. Pascal et Murène sont des insulaires mais pas de la même île. Lui, c'est une île de l'océan, et elle, une de Méditerranée.

Ensemble, ils pêchent sur un chalutier. Le Mort, il s'appelle. Dessus, ballotés par les vagues et les tempêtes, ils vont bien ensemble. Mais à terre, avec leur passé à traîner, c'est pas facile tous les jours...

La mer, on dit qu'elle est cruelle mais elle peut être généreuse aussi. La preuve, elle, elle rend toujours les corps. À terre, c'est parfois plus compliqué...

Alors quand il reçoit la lettre de Murène, Pascal ne peut l'ignorer. C'est trop tard. Il faut qu'il y aille ! Il sort le fusil, il reste six chevrotines. C'est plus que suffisant...


L’extrait

« J’ai aperçu l’énorme portique du chantier naval bien avant de voir la ville elle-même. Ça n’avait jamais été une grande ville, mais depuis la fermeture du chantier c’était devenu à peine un bourg. Un bourg intermittent avec une marina pleine de bateaux chics qui sortaient deux semaines par an. Un bourg avec des vieux en veste de cuir qui faisaient durer leurs bières et leur vie sur des tables en plastique.
Bonnal Frères était fermé. Pire que fermé, rasé. À la place un promoteur avait planté une résidence qui ressemblait à rien. Presque tous les volets étaient fermés. Sans doute que l’été, c’était plus gai. Le Mort à crédit n’aurait jamais de petit frère.
Je pensais déjeuner vers le port mais la plupart des restaus étaient fermés, avec les vitres passées au blanc et les menus tout décolorés.
Ça m’a filé le cafard. J’avais toujours vu des estivants par chez moi, mais quand j’étais môme c’était pas pareil. Les estivants habitaient des villas sur la mer, là où on voulait surtout pas habiter, vu que la mer c’est là qu’on travaille et que c’est pas un travail facile. Et puis on avait tous un proche qu’elle avait rendu tout gonflé et couvert de vase, la mer. Je suppose qu’un mineur, s’il a le choix, il construit pas sa maison avec vue sur le puits.
Du coup on gardait nos maisons, et eux, ils fermaient les leurs pour l’hiver avec de gros volets en bois que le Bernard leur fabriquait quand il avait le temps entre deux bateaux à réparer. L’été, on retrouvait les jeunes chez Vera ou en boîte. Même si on se mélangeait pas avec les filles, on se parlait. Ils nous appelaient par nos prénoms et nous aussi. Les parents faisaient leurs courses à l’épicerie et nous achetaient le poisson directement.
Maintenant, ils achètent une semaine sur un site Internet et ils viennent nous photographier quand on travaille, ou quand on se marie ou quand on s’enterre. Le reste du temps, on est transparents comme des chats ou des mouettes… » (p. 36-37)


L’avis de Quatre Sans Quatre

L’école, ça n’a jamais été son truc à Pascal. Il était un gamin à tests, un dys quelque chose, mais même une fois qu’on savait poser un mot sur ses troubles, ça n’arrangeait rien du tout. Alors, ado, il est parti en mer, avec son père qui était pêcheur, comme beaucoup de gars sur son île de l’océan battue par les vagues. Un jour, la mer, pas chienne, a rendu le corps du père, emballé dans des algues comme un sapin de Noël avec ses guirlandes. Lui, il n’était pas parti ce matin-là, occupé à cuver de la veille et à cajoler Lorraine, sa copine de l’époque. Alors il a acheté un bateau, à lui, le Mort à crédit, parce que c’était le roman que lisait son amoureuse.

Pas si amoureuse, puisqu’elle s’est tirée, faire des études d’infirmière du côté de Grenoble. Alors Pascal, que sa sœur appelait affectueusement Gogol a voulu recruter un aide. Il pouvait pêcher seul, habile, il avait bricolé un système qui le lui permettait, mais la solitude lui pesait. Ce fut une aide qui se présenta et elle se nommait Maria-Reina, mais elle préférait qu’on l’appelle Murène. Toute petite et pourtant solide à la tâche, sérieuse et tout ce qu’il fallait, originaire d’une île du sud voulant voir l’océan pour changer de sa mer sans marée, elle ne tarde pas à devenir essentielle pour Pascal.

Lorraine est partie, sa sœur est morte dans un accident, sa mère voyage en compagnie de la mère de Lorraine, Murène reste la dernière personne dans la vie du pêcheur. Comme rien n’est jamais simple, elle traîne un fardeau familial de quelques tonnes qui lui encombre les sentiments et l’esprit, ce que Pascal apprendra au cours d’un voyage sur son île. Lorsque le roman débute, le pêcheur a reçu un message de Murène, un appel à l’aide auquel il répond aussitôt…

Un roman aussi brut que ses personnages, comme le très grand champagne, des êtres de silence et de retenue qui sentent plus qu’ils ne disent, agissent à l’impulsion, aux émotions, même s’ils se gardent bien de les afficher. Et pour les faire vivre, rien de mieux que le style dépouillé et sec de Pascal Thiriet. Tout est dit en peu de mots - et de quelle manière ! -, un texte qui se ressent autant qu’il se lit. Malgré les apparences, Pascal ne se fout pas de tout, il priorise, et bien rares sont ceux à savoir le faire, et il est d’une fidélité absolue dans ses amitiés comme dans ses amours, fussent-elles multiples, sa liaison avec Murène ne l’empêche pas de parfois se réconforter auprès de Vera, la patronne du triquet local, et il ne cherche pas à savoir qui rencontre son employée-amante lorsqu’elle part seule en vadrouille.

Murène et Pascal vivent dans le monde d’aujourd’hui, on y croise les passeurs de migrants, les damnés de la terre et l’exploitation des femmes isolées, la misère aussi, la toute-puissance de l’argent, des banques pas trop regardantes sur l’origine des profits, sans oublier les traditions et les rancœurs qui enchaînent. Le patron pêcheur est un être aimant, protecteur, empathique, il ne veut pas posséder l’autre, juste partager, accompagner. Il le fait avec une économie de mots qui ne gêne en rien la force des émotions et des sentiments qui transparaissent dans la belle écriture de Thiriet.

Passé et présent se mêlent, s’expliquant l’un l’autre, jouent à se renvoyer la balle du début à la fin, ce qui permet à Pascal de faire le bilan de sa courte vie, d’y dénicher les failles et les bonheurs, de comprendre pourquoi il est si loin de son bateau, un fusil à la main, l’inquiétude au cœur et la rage au ventre. Rien à sa naissance ne le destinait au périple vengeur qu’il est en train d’accomplir sans bien en comprendre toutes les implications et les conséquences.

Un très beau roman noir, percutant, perturbant, écrit avec une superbe économie de mots et un foisonnement d’amours de toutes sortes dans un monde qui peine à les mériter.


Notice bio

Pascal Thiriet est né au début des années 50 d’une mère corse et d’un père pied-noir. Il passe une enfance tranquille en banlieue parisienne. C’est après que ça se gâte… puisqu’en soixante-huitard précoce il abandonne très vite ses études, part en stop aux États-Unis et au Guatemala où il passe quelques jours en prison pour une raison non encore élucidée à ce jour… Dès son retour, et pêle-mêle, il fabrique des milliers de santons, fait des convoyages de bateaux, fonde une communauté proche des situationnistes, travaille dans un garage puis entreprend une carrière de typographe tout en vendant La Cause du Peuple sur les marchés dominicaux… Il a ensuite trois enfants, prépare un Capes de maths et devient prof à Toledo USA. Il lit tout et n’importe quoi, mais sans cesse. Il déteste la chasse mais adore canoter sur le lac Michigan ou laisser son voilier filer tout droit autour de la Méditerranée… Il écoute Phil Glass, Moussu T et Monteverdi… mais pas que ! Il va souvent au cinéma mais n’a jamais eu la télé… ! Et puis il écrit, beaucoup et tout le temps… Sois gentil tue-le est son quatrième roman après J’ai fait comme elle a dit (2013), Faut que tu viennes (2014) et Au nom du fric (2015), tous parus aux éditions Jigal Polar.


La musique du livre

The White Stripes - Seven Nation Army


SOIS GENTIL TUE-LE – Pascal Thiriet – Éditions Jigal Polar – 151 p. février 2020

photo : Mcsc1995 pour Pixabay

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