Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
SPORTING CLUB d'Emmanuel Villin

Chronique Livre : SPORTING CLUB d'Emmanuel Villin sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


Le pitch

Dans une capitale méditerranéenne jamais nommée, le narrateur doit interviewer Camille, personnage mystérieux et insaisissable, dans le dessein d'écrire un livre. Mais ce dernier ne cesse de se dérober et de reporter leurs rendez-vous. Le narrateur passe alors le plus clair de ses journées dans une piscine en bord de mer, le Sporting Club. Pour tuer le temps, il observe la ville qui se transforme - toujours plus hostile et agressive, comme sourde à son propre passé - et côtoie la faune qui la hante. Cette ville, véritable capharnaüm plongé sous un soleil de plomb, affecte peu à peu le narrateur, qui nourrit son attente de rencontres dans lesquelles s'entremêlent les époques.


L'extrait

« La natation en milieu clos – certes en plein air et au bord de la mer – n’était donc pour moi qu’un passe-temps. Mon parcours, strictement limité par des lignes de flotteurs en plastique (bleu à gauche, blanc à droite), décor invariable et monotone, ne laissait toutefois qu’une faible place à l’imagination. Aussi, pour me distraire, lorsqu’à intervalles plus ou moins réguliers je percevais le grondement sourd de moteurs à réaction s’approcher, je pivotais d’un coup de reins de manière à poursuivre ma traversée sur le dos, les bras tendus le long du corps, en agitant mollement les jambes tandis que l’aéronef projetait son ombre au-dessus du bassin, rafraîchissant aussi soudainement que brièvement l’air autour de moi. Je terminais alors ma longueur dans la même position en veillantscrupuleusement à ne pas sortir de mon couloir ni à heurter le bord du bassin en fin de parcours. Parvenu à l’extrémité opposée, je m’asseyais généralement sur les quelques marches immergées pour suivre des yeux l’avion de ligne qui disparaissait derrière les immeubles hérissés le long du promontoire. Dans quelques instants, les passagers auraient débarqué. Ce spectacle à la fois sublime et terrifiant ne semblait plus étonner personne, ici. Je demeurais quant à moi fasciné et chaque fois saisi du même sentiment d’effroi et d’extrême vulnérabilité lorsque, vêtu de mon seul maillot de bain, je contemplais le fuselage d’acier étincelant me survoler au ralenti, les trains d’atterrissage sortis, pareils à des serres prêtes à me capturer au passage. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Même s'il n'est pas bien compliqué de découvrir le nom de cette capitale méditerranéenne, Beyrouth, l'auteur a glissé ça et là quelques cailloux qui suffisent amplement à remonter la piste, l'absence de lieu identifié attise le sentiment d'être entré dans un monde intime et en même temps universel. Le narrateur nage, aligne les longueurs, songeant même à faire des piscines une voie de transport pour remonter la côte, passant de l'une à l'autre. Le temps est pour lui comme l'eau, il se dérobe, glisse, imprègne tout sans être réellement palpable ni rien donner de concret.

Le but de son attente : Camille. Mystérieux, insaisissable, dont on ignore la profession et ce qui a bien pu le rendre si riche et célèbre, à n'en pas douter digne du plus grand intérêt, l'homme se dérobe. Apparemment cordial et intéressé par le projet, il ne cesse de se rendre injoignable ou indisponible. Le narrateur guette le moindre frémissement de son téléphone qui ne le quitte jamais, invente les stratagèmes les plus ingénieux pour prendre la bête au gite, mais amasse péniblement le matériel nécessaire à sa biographie.

Alors il affronte le réel, le dur, le bâti. Ce qui ne peut se soustraire à son regard inquisiteur ou nonchalant, c'est selon, les rues, les murs, les places, l'architecture, il scrute son environnement. Cette ville qu'il a connu jadis et qu'il découvre aujourd'hui, multiple, changeante, plus rude et violente, sans égard pour son prestigieux passé. Il se demande ce qu'en aurait pensé les anciens, ce que lui disent ces changements et les personnages qui peuplent désormais la cité. Il passe du casino et ses bandits manchots aux fêtes un peu décadente, de rencontres amicales et douces en confrontations plus exotiques.

"Calé dans mon transatlantique, je me raccrochais inexorablement aux traces d'une ville qui n'existait plus, comme évanouie dans une autre dimension..."

L'écriture est belle, limpide comme l'eau de la piscine, elle coule au rythme du temps, lentement, sans cassure ni suspense. Elle s'étire comme un chat au soleil, allonge bien ses membres en ronronnant. Le lecteur se prend à suivre indolent la balade du promeneur solitaire, ses déambulations à la recherche d'une esthétique rêvée ou ancienne qu'il ne retrouve plus. Il cherche Camille, ou son passé, ou les deux mais ne se révolte pas. Il absorbe les mues, l'absence de son interlocuteur. On se coule sans effort dans l'esprit du narrateur qui nous mène par la main dans les ruelle ensoleillées, riches d'odeurs d'épices et du bruits des vivants.

La mélodie se déroule sans fausse note, quelques changements de ton mais rien qui ne vienne casser le bel ordonnancement de ce texte très beau. Un vocabulaire un peu désuet ajoute au charme langoureux du récit, comme un parfum possiblement vénéneux mais qu'on ne peut s'empêcher de respirer tant il est attirant. Il risque d'amener le lecteur à la nostalgie, tant pis, c'est trop bon !

Un voyage immobile vers un ailleurs enfui.


Notice bio

Emmanuel Villin est né en 1976. Ancien journaliste au Proche-Orient, il vit aujourd'hui à Paris. Sporting Club est son premier roman.


La musique du livre

Qui dit roman paru chez Asphalte dit, bien évidemment, playlist à la fin du livre, sur le rabat de la quatrième de couverture. Dix titres à passer en fond sonore, au bord de la piscine tout en dévorant ce petit roman d'une traite...

Un petit échantillon ?

Nagat El Saghira – Bahlam Maak

Claudine Longuet – Nothing To Lose

Monsieur Untel – Je Reste Club

Hors playlist, afin que vou ssachiez qu'il y a également de la musique dans le roman, et pas n'importe laquelle...

Put The Blame On Mame, chantée par Rita Hayworth dans le film Gilda.


SPORTING CLUB – Emmanuel Villin – Asphalte – 137 p.

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